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Voilà
une exposition qui me laisse perplexe.
Il est important en effet, pour chaque
peuple, de faire un travail de mémoire.
Et il est réjouissant de voir que les
Belges le font pour la mémoire du peuple qu'ils ont colonisé. Mais de
quelle façon ? Cette expo me laisse dans la bouche un goût amer. C'est comme si la
mémoire du Congo s'était arrêtée avec l'indépendance de ce pays. Et de
toute façon, si, comme le signale un texte de l'exposition, « vue à l'échelle de
l'histoire millénaire de l'Afrique, la période coloniale ne couvre
qu'environ l'espace de trois générations », combien de générations de Belges couvrent
la mémoire du Congo ?
On me dira alors qu'il n'est nullement
question ici de la Belgique, mais du Congo. Et c'est là que je reste
perplexe car là repose mon malaise. Pourquoi, en lisant les textes et en défilant
dans les différentes salles de l'expo, partant de la colonisation en général
jusqu'au rayon Congo, pourquoi ai-je cette méchante impression qu'on me
raconte un conte de fées, une histoire qui n'est pas la mienne, qui n'est pas celle
du Congo, qui n'est pas celle de la colonisation telle que ma
grand-mère me l'a contée ? Pourquoi ai-je au contraire le sentiment qu'on me raconte
l'histoire d'un exploit (belge) et que lorsqu'il est question du Congo, tout le
long de la visite, enrichie d'images, de photos, d'objets, de sons, le discours du
narrateur est édulcoré, consensuel, justificatif et subjectif. ?
Tout
est là ! Fichu discours ! Car en parcourant les salles, j'ai
l'impression que
si l'expo était muette, les images, bien qu'insuffisantes, en seraient
bien plus
parlantes.
Je
m'explique. L'expo commence par un rappel de l'histoire générale de la
colonisation en Afrique : la carte du
Congo, sa géographie, la présentation de sa faune et sa flore. Jusqu'à des
découvertes de pratiques datant de Mathusalem : « La dépression de l'Upemba
au Katanga a connu une occupation constante depuis le 6e siècle après Jésus-Christ. On y a retrouvé
plus de 40 nécropoles, utilisées
comme mobilier funéraire. Cela constitue le contexte historique du
développement du grand
royaume luba. »
Puis il y a le love story de Léopold II
avec sa propriété privée bien qu'il n'y ait jamais mis les pieds. Mazette ! On y voit tout
de même sa gestion du territoire via différents mécanismes, notamment la
rencontre des émissaires du roi avec les chefs coutumiers, la hiérarchisation
dans son administration décentralisée,
etc. Il y a aussi les années où la main est passée de Léopold II
à la Belgique. En circulant, on voit
plein de portraits du vieux roi, certaines peintures de l'esclavagisme et de la pratique du
fouet. Sacré fouet.
De ce
côté-ci, une petite carte de la division de Kinshasa en cité indigène
et quartier
européen avec au milieu une zone neutre. Plus loin, des livres scolaires, « éduquer c'est civiliser », une photo
de classe, un petit uniforme d'écolière.
J'imagine ma mère dedans et dans cette ambiance.
Des
scènes de vie courante montrent un jeune Congolais intégré en costard,
coiffure afro, lisant un journal avec des
Blancs. Il y a même une bande-son où il parle flamand ! Un rayon livres
expose des bouquins écrits sur les « amours » belgo-congolaises qui s'ensuivirent. Une littérature tendancieuse
tout de même, et tout ce qui est dénonciation n'y figure pas. Je n'y ai
pas vu par exemple les Fantômes du roi Léopold, d'Adam Hochschild.
Il y a dans un coin les différentes récompenses honorifiques des Noirs
pour bonne conduite. Là, par contre, je ne les imagine pas sur le torse de
mon père.
Sur le plan artistique, il est question
de la rencontre avec la musique cubaine : possibilité d'écouter de vieux
morceaux - ceux qu'on appelle « tango ya ba Wendo » (époque de Wendo
Kolosoy). Puis viennent l'indépendance et le
règne de Mobutu.
Le bonus, c'est de finir sur l'expo permanente qui fait découvrir, en
grandeur nature, la
faune congolaise. Okapis, éléphants, crocodiles, gorilles, différentes variantes d'insectes.
Les minerais sont également présentés, or et diamant. Bref, de belles images
qui vous font voyager à travers les âges, le temps.
Mais,
il y a ce maudit discours. Ces explications. Ces commentaires.
L'année 1960 à elle seule n'est pourtant
pas aussi éloignée de moi, même si je n'étais pas encore née ni «
projetée ». Ma mère avait 18 ans, mon père 23 ans.
Ça
veut dire que cette histoire congolaise, je la connais quand même et
que j'attraperais
des boutons si elle était mal rendue.
La définition de certains mots me taraude
la tête : mulâtresse, mémoire, indigène, civiliser. Certains autres me
donnent matière à réflexion, ségrégation, génocide, congolais, belge.
Je suis en France pour un stage. Arrivée
en avance, je vis chez une copine à Montreuil. C'est elle qui me parle
de cette expo sur la RDC, et comme on a un long week-end, le lundi 15 août
étant férié par ici, on décide de faire un tour à Bruxelles et Amsterdam en
voiture avec trois autres complices. On s'est planté de route plusieurs fois mais
l'envie de voir l'expo était plus forte. Nous voilà enfin à Tervuren. Mais dès les
premiers pas, les premières lectures dans les différentes salles, plein
d'émotions s'emparent de moi. Envie de crier. Envie de pleurer. Envie de rire « jaune ».
Car rien dans cette « mémoire du Congo »,
ne m'est apparu comme me l'a raconté Maman.
Mes parents se marient quatre ans après
avoir dansé au pas de indépendance chacha. Mais
juste avant leur mariage, ils vivent déjà à Kinshasa. Maman, dont
le père est instituteur,
habite à la Gombe, Kalina
à l'époque, chez son frère aîné sur l'avenue des cocotiers. Après l'indépendance, ils
peuvent se le permettre,
habiter dans le quartier des bourges belges, Kalina.
Mon père, un outsider que mon oncle
considère comme « voyou », a laissé ses parents à Kananga. Il fait des
études de sciences po à Lovanium,
l'université de Kinshasa, et habite sur le campus à Léopoldville. Dès que
ma mère subit son charme et accepte de l'épouser, ils emménagent à l'actuel Bandal. Toute la commune a la même construction de
maisons. C'est pareil pour les communes de Kintambo, Lemba
et Matete. Ce sont des constructions belges
dites ONEL qui furent investies par beaucoup de
familles « évoluées ».
Retour à Tervuren. Qui parle, qui raconte
ce Congo ? Le discours est partisan.
On relate des faits souvent graves
(l'exploitation du caoutchouc, les
traitements dans la colonie, les
relations Blancs- Noirs, les récompenses pour mérite civique, etc.) avec une
permanente justification. Si au moins, il prenait la peine de « dire » les choses,
de les « montrer », de les « nommer » sans fards, et de dire crûment :
"on a foiré, on s'excuse, on a mal agi, les faits les voici" ! Ou de se taire
en laissant parler les images. Non. Il raconte, il relate, puis il s'empresse de
justifier, de nuancer à tout bout de champ comme investi d'une mission divine, comme
si sa vie et celle des siens en dépendaient.
Le texte dit : « Il y avait bien un
quartier pour les "indigènes" et un autre pour les "Européens",
mais ce n'était pas de la ségrégation » ! Ou encore quelque chose comme : « Il y a
bien eu extermination de la population puisqu'elle s'est réduite de
moitié à cause des conditions inhumaines autour de la production du caoutchouc, mais
ce n'était pas un génocide » ! Et à ce propos, un ami m'a fait comprendre qu'un
génocide est le « projet d'extermination abouti d'un groupe donné », et que dans
ce cas le projet n'ayant pas abouti, et même, le projet n'étant pas
l'extermination mais la production et le rendement, « ce n'est pas la même chose ».
On est pourtant passé de vingt millions
d'habitants à dix millions à cette
époque-là, comme aujourd'hui à l'Est du
Congo où on compte cinq millions de morts depuis 1994, surtout des
femmes et des enfants, dans le silence international le plus
assourdissant.
S'il
n'y a pas de termes pour expliquer ça, mieux vaut en inventer, parce
que le dictionnaire,
que nous parcourons tous, est clair sur les différents sens de ces
mots.
Autant en arrivant au musée je me suis
dit « génial que la Belgique se décide de faire quand même un travail de
mémoire sur le pays », autant je pense que pour une telle lecture, un tel
résultat, il aurait mieux valu ne pas prendre cette peine. Ou alors, coller à cette
expo son vrai titre : la mémoire de la Belgique à travers la colonisation au
Congo, 1885-1960.
« Quand on ne sait pas d'où l'on vient,
il est difficile de savoir où l'on va », dit le proverbe. La mémoire pour
moi, c'est savoir d'où l'on vient. Ça aide à avancer. Je n'ai pas eu
l'impression d'être éclairée pour la suite du parcours.
Surtout quand tu as eu des ancêtres
esclaves, puis grands chefs coutumiers, garants de vie et de mort, puis
brusquement et du jour au lendemain «colonisé», « christianisé » et «
baptisé » ou « islamisé », « évolué » puis «immatriculé » avec « ordre
de mérite civique ».
Et on s'étonne de voir grandir le rêve de
l'ailleurs dans nos cités kinoises et indigènes. L'invasion de la
Belgique par les Congolais. Si on s'acharne à se fringuer comme les Blancs, c'est
parce que ça fait de nous des « évolués » ! Si, aujourd'hui encore, avec
acharnement, on veut tous quitter le Sud pour le Nord, manger comme les Blancs, boire
comme eux, parler comme eux, vivre comme eux, je crois que c'est une question de «
mérite civique », c'est un signe de réussite sociale ! Et c'est très « héritage
colonial » ça, je veux dire c'est très Congolais, très Kinois comme
attitude. Je sais de quoi je parle : je fais partie du système !
Je devais remettre du courrier à un
Congolais à Matonge, métro porte de Namur à Bruxelles.
Je lui ai parlé de l'expo. Tu crois qu'il était même au courant de l'affaire
? Alors je lance un appel aux premiers concernés, les Congolais, pour que
ça ne fasse pas histoire de sectes ni de personnes qui vont se raconter
: allons voir cette exposition de Tervuren sur la mémoire du Congo,
Temps colonial.
C'est important de connaître le regard
des autres sur nous. C'est important pour le jour où on se décidera
enfin à écrire nous-mêmes notre Histoire !
Je n'aimerais
pas qu'on pense que j'exagère, que je fais ma justicière à deux sous, etc.
Allez donc voir cette exposition pour vous faire une idée de ce regard.
!
C'est vrai que
l'information ne circule jamais comme on le voudrait, mais
puisque nous savons que ça se tient jusqu'au 9 octobre 2005,
action !
Par contre je regrette qu'on n'ait pas
lancé un vrai appel à témoignages chez les Congolais, que je prévienne
ma mère et ma grand-mère. Ils disent qu'il y en a déjà, des
témoignages, mais lesquels ? Un évolué qui parle flamand avec ses gosses,
qui mange à table, qui fréquente les Blancs - il s'intègre comme on dit
- et qui lit le journal ? Ou un Mobutu en plein discours du « Tout
comme le soleil se lève », un discours que tout Zaïrois connaît par
cour ? Ou encore un professeur Yoka qui
présente aux médias belges ses Lettres d'un Kinois à l'oncle du village
- s'il savait que ça ferait témoignage à Tervuren, ça ne le ferait pas
sourire. ?
Personne,
je veux parler des Congolais, n'a été questionné sur cette périodetant mémorable, la colonisation, qui nous
poursuit jusqu'à ces jours. Les premiers concernés, pour l'avoir vécue
! Je connais des historiens congolais qui auraient très bien pu
travailler en collaboration avec les Belges pour raconter l'Histoire du
Congo, c'est leur tasse de thé après tout, mais ils n'ont pas été sollicités.
Pas étonnant alors que sur Lumumba, il ne
figure que des séquences choisies de son discours atomique du 30 juin
1960, quelques peintures et articles de presse (en russe !) sur son
assassinat. Que sur Mobutu il n'y ait que ses discours avec à côté des
pagnes à son effigie. Sur la rumba, on dirait que la création s'est arrêtée
avec le « tango ya ba
Wendo », le TP OK Jazz, l'African
Jazz, Docteur Nico, les Tabu
Ley et Franco. Depuis, plus rien ! Que sur la
très célèbre photo du gouvernement Lumumba, la mémoire n'ait pas fait
mention des évolués de ce gouvernement, les « combattants de la liberté
» comme disait Patrice, d'autant qu'il y a encore parmi eux des (sur)
vivants.
C'est vrai, je suis animée de mauvaise
foi, je l'avoue. Je l'ai démontré tout le long de ces quatre pages.
Mais eux aussi, tout le long de cette expo. Dieu seul sait combien de
gens ont eu à contempler ce Congo avec leur regard, éloigné de huit
mille kilomètres, en admirant ses okapis, sa belle forêt équatoriale,
sa faune et sa flore, ses chefs coutumiers, et en demeurant dans ce
passé qui protège sans trop se pencher dans l'aujourd'hui qui n'est que
conséquence d'hier.
Et je ne veux même pas faire l'effort
d'entrevoir le bon fond des initiateurs de cette mémoire du Congo.
Parce qu'à mon avis, il aurait mieux valu ne pas s'hasarder sur de l'à
peu près. C'était rédiger ce travail de mémoire bien comme il faut ou
ne pas le faire du tout et nous laisser dans notre confusion génétique
du « d'où nous venons et où nous allons ». C'est pourquoi je persiste et
je signe qu'il n'est pas question a priori de la mémoire du Congo, mais
d'une certaine justification de la Belgique sur cette période « noire »
de l'histoire qu'il lui faut à tout prix « blanchir ».
Et puisque ce n'était que cela, ok c'est
fait, grâce à Tervuren !
Mais en fouillant, bêchant et en ne
laissant nulle place où la main ne passe et repasse, comme disait le
laboureur à ses enfants, on réalise quand même que notre colonisation
était limite, notre indépendance fantoche, notre première République
météorique et notre deuxième République sangsue. Que notre transition est
interminable et notre troisième République hypothétique.
Et même si ce n'est pas la faute de
Tervuren, même si ça n'a rien à voir avec, «quand le passé est flou,
l'avenir reste brumeux » !
Une
bonne « évoluée »
Marie louise Bibish Mumbu
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