i Ne-Kongo                                     Edition d’Octobre 2005

 

 

JEUNESSE ET LANGUE MATERNELLE A POINTE-NOIRE (CONGO)

*Jean DELL0

Charge de recherches (DGRST), Centre ORSTOM, B.P. 1986, Poinïe-Noire, Congo

 

RÉSUMÉ

Les langues vernaculaires disparaissent progressivement dans la ville de Pointe-Noire, au contraire des villages de la campagne. Vili, Yombe et Lumbu constituent les trois communautés linguistiques.

I)ans leurs zones de contact, des variantes véhiculaires prennent naissance, à travers le bilinguisme.

 En zone urbaine, trois langues sont en

concurrence : le francais, le kituba (kikongo ya leta) et le lingala.

 

Plusieurs enquêtes menées au niveau de la ville de Pointe-Noire révèlent un phénomène dont le

processus engagé s’avère irréversible depuis que les sociétés africaines en pleine mutation aspirent

aux normes de la modernité. Ce phénomène conduit à l’appauvrissement, à la ruine ou à l’extinction

complète des langues premières ou maternelles.

 

Tout n’est pas complètement perdu car il existe encore un clivage entre les villages de campagne et la ville. Trois communautés linguistiques se distinguent nettement sur notre aire de recherche : les Yombé dans le massif montagneux du Mayombe, les Loumbou dans la partie nord de la région et les Vili le long du littoral congolais.

 

Chaque communauté est caractérisée par sa propre langue, mais, dans les zones de contact, les langues tendent à la dialectisation par bilinguisme, d’où naissance de variantes véhiculaires.

Les habitant-s des villages sont groupés selon les origines des clans dépositaires de la même base traditionnelle. A ce niveau, les langues locales sont à l’abri des interférences. Les enfants apprennent rapidement à s’exprimer assez correctement.

 

A propos du jeune Kongo, J. VAN WING écrit sans doute avec un peu d’enthousiasme dans Etudes bakongo (1) :

<A quatre ans, il parle mieux sa belle langue kikongo, qu’un Européen de douze ans ne parle la sienne .

L’adulte, vis-à-vis de l’enfant, use d’un langage spécial que les Vili appellent langage de bébé. Ce langage est fait d’onomatopées de mots simples au départ., par exemple : yaya (le grand frère) ou la grande soeur), ma: (tiens, prends).

 Puis intervient la série des verbes pour marquer les actions comme Ma (regarde), isa (viens). Le ton sur lequel l’adulte s’adresse au petit enfant est différent de celui qu’il utilise face à une grande personne.

Il ne le corrige pas, ne se moque pas de lui quand il se trompe, sauf lorsqu’il emploie des formules obscènes devant une personne âgée ou de son entourage.

La parole, est revêtue d’une importance capitale. Dans toutes les civilisations du monde,la parole est douée d’une force mystérieuse : elle réjouit, réconforte, enthousiasme ou au contraire blesse, déprime, abat. C’est pourquoi une place de choix est réservée à l’apprentissage de la langue maternelle qui autorise la pérennité de la tradition.

 

Cet apprentissage chez les Yombé, les Loumbou et les Vili est, consolidé. par les devinettes, les proverbes, les chants, les contes, les récits mythiques et les discours rituels.

De dix A quinze ans, l’enfant en initiation auprès de ses parents (père, oncle maternel, grand-père pour le garçon - mère, tante maternelle, grande soeur, grand-mère pour la fille) accède aux mystères des choses cachées, aux idées philosophiques, à l’abstraction, au mi-dit, à l’interprétation des signes de la nature héritée des anciens.

Si, dans les villages, les langues se portent. bien, il en VA autrement dans la ville de Pointe-Noire.

 

Une étude beaucoup plus détaillée pourrait être faite dans la banlieue et les autres centres de la région.

Pour le moment,, nous étudions le cas spécifique de la ville devenue cosmopolite à cause de l’intense trafic du chemin de fer Congo-Océan, du développement et de l’essor économique du port maritime, d’où manifeste d’un brassage ethnique et linguistique.

 

Lorsque le père et la mère sont de même ethnie, en ville, l’enfant apprend sa langue maternelle, mais l’influence du voisinage modifie énormément cette langue qui présente des mots et expressions venant. du kituba, du lingala ou du français.

 

Cela se complique encore lorsque les parents appartiennent A des ethnies différentes. Il est rare que l’un des conjoints apprenne la langue maternelle de l’autre. Chaque parent essaie vainement d’inculquer à l’enfant les notions de sa langue. Comme les parents sont obligés de communiquer avec les voisins, les gens du quartier, en langues vernaculaires (kituba et lingala), l’enfant adopte l’une des deux langues, le plus souvent le kituba dans la ville de Pointe-Noire et les autres grands centres de la région. Dans les familles des parents lettrés, c’est le français qui est le plus souvent parlé au détriment de la langue maternelle, des langues vernaculaires qui ne sont utilisées, dans certaines circonstances, qu’avec des amis d’enfance.

 

Dans les milieux urbains (rues, marchés, dispensaires, fontaines, écoles...) où l’on rencontre plusieurs ethnies, l’enfant, pour une raison de commodité, adopte la langue la plus influent,e, le kituba par exemple. Dans certains établissements scolaires, la pratique des langues maternelles et même vernaculaires n’est pas de mise. Les langues maternelles se diluent au fur et à mesure que les générations se succèdent. Seuls, en ce moment, le kituba, le lingala et le français émergent de cette sélection.

La jeunesse urbaine est aussi victime d’un certain complexe ethnique et linguistique. La langue maternelle est pour certains observateurs un signe d’identification ethnique. Les jeunes évitent d’annoncer leurs origines ethniques en utilisant une langue parlée par tout le monde. Les jeunes appartenant à des ethnies longtemps moquées ou oubliées pour des raisons subjectives sont obligés d’abandonner peu à peu leur langue maternelle pour utiliser les langues vernaculaires OLI celles d’autrui.

Dans les villages de campagne où la tradition est encore prospère, les langues locales continuent de fonctionner normalement, tandis qu’a Pointe-Noire, elles s’altèrent au bénéfice du kituba, du lingala et du français. L’enfant, devant cette multiplicité de langues, semble embarrassé du fait qu’il ne sait parler parfaitement aucune des langues, comme s’il sortait de la Tour de Babel.

 

 

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