Youlou Mabiala malade, Alain Mabanckou écrit au Président Denis Sassou Nguesso

 

Le Jeudi 9 juin 6h30, Alain Mabanckou dans le Figaro nous partage le triste sort du chanteur Youlou Mabiala. Il écrit une lettre au président Sassou Ngouesso.

Monsieur le Président,


Alain Mabanckou (© Le Figaro)
J’apprends avec tristesse la situation douloureuse dans laquelle se retrouve l’artiste Youlou Mabiala. Celui-ci a semble-t-il été sorti de l’hôpital en France à la suite de plusieurs factures de soins demeurées impayées…

Je reste persuadé que la musique n’a pas pour seule fonction que d’adoucir les mœurs, que de noyer la misère des petites gens. La musique ? Elle est au cœur de la Nation, et le peuple doit honorer ceux qui, par leur art, valorisent le pays, portent le flambeau de son génie par la force de leur création. L’art est éternel, tout le reste ne relève que de l’évanescence.

Ailleurs, nous voyons avec quelle fierté on exhibe Bach, Beethoven, Mozart, Schumann, Brel, Brassens etc. Au Japon les artistes ont le statut de « Monument
national » et, à ce titre, l’Etat leur verse une rente jusqu’à la fin de leurs  jours.

Hélas, nos musiciens traînent la triste fatalité de croupir dans l’indigence, de finir leurs jours dans la pauvreté la plus ignominieuse. Lorsque je vivais encore en France, j’eus la tristesse de voir les derniers jours d’un autre
célèbre artiste, Pamelo Mounka. J’aime autant garder de nos vedettes l’image du rayonnement. C’est pour cela que les photos de Youlou Mabiala sont insupportables pour qui se rappelle le don de cet artiste, sa voix d’une pureté rare et ses compositions qui ont accompagné notre enfance. La haute idée que je  fais de ce musicien ne peut être ternie par cette image de celui qui nous tend une main, celle-là qui n’est pas par chance paralysée.

Monsieur le Président,

Youlou Mabiala a le droit d’attendre de l’Etat le minimum de soins. Si vous ne le faites pas par respect à son répertoire musical, faites-le pour la dignité du
genre humain. Dites-vous que celui qui épaule l’art sauve forcément une réalisation divine. Le musicien est l’intermédiaire de ce monde céleste et du nôtre.

La situation de Youlou Mabiala montre à quel point nous devons en toute urgence réfléchir à la politique culturelle de notre pays. Une véritable politique culturelle qui préserverait nos créateurs et nous ferait l’économie des scènes
aussi humiliantes pour notre Nation. L’indigence et le dénuement de Youlou Mabiala nous affectent tous. De même que lorsqu’un Congolais perpètre un acte ignoble hors de nos frontières, le discrédit retombe sur ses compatriotes, et la Nation entière se retrouve avilie, honteuse et comptable de ces agissements.

Youlou Mabiala est abandonné par l’Etat ? Ce n’est pas une affaire privée. C’est une question nationale, une question d’honneur car, aux yeux des autres Nations,
l’équation n’aura pas d’inconnue ! On dira tout simplement : Youlou Mabiala est abandonné par les Congolais. Or vous êtes le premier des Congolais, Monsieur Le Président…

Sommes-nous conscients que la culture est un élément à part entière dans
l’édification d’une conscience nationale et la stabilité d’un Etat ? Que
mettrons-nous demain dans la marmite des cultures africaines, sinon une chaîne de musiciens réduits à la condition de mante religieuse, d’individus jadis
glorieux et qui, par un retournement de situation perdent les facultés d’exercer leur art alors qu’il aurait suffit d’une simple reconnaissance pour que leur art continuât à nous enchanter, à nous porter plus haut…

Tel n’est pas le cas, Monsieur Le Président ! Et, tant que nous afficherons l’indifférence face à la création, tant que nous estimerons qu’un homme qui
souffre n’est qu’un ours qui danse, nous serons à jamais coupables de non-assistance à culture en danger. Youlou Mabiala a besoin de soins. C’est à vous d’en juger, Monsieur le Président…

Alain Mabanckou, écrivain