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Le monde francophone commémore cette année le
dixième anniversaire de la disparition de l’un de ses plus grands
écrivains. Sony Labou Tansi est mort du sida le 14 juin 1995.
L’écrivain congolais avait tout juste 48 ans. Et déjà quasiment
vingt-cinq ans de carrière littéraire derrière lui, au cours de
laquelle il avait produit une oeuvre singulière, protéiforme – fiction,
théâtre, poésie – qui a profondément renouvelé la littérature
africaine. Au point que les nouvelles générations d’écrivains noirs ne
jurent aujourd’hui que par lui et voient dans sa luxuriance verbale et
son foisonnement créatif des modèles à la hauteur des nouveaux défis de
la littérature africaine.
Si ce Diogène congolais - comparaison heureuse que l’on doit à un autre
Congolais de talent, Tchicaya U Tam Si - continue d’exercer une
influence profonde sur le monde littéraire africain, force est de
constater que ses oeuvres sont de moins en moins lues, et ses pièces,
mises en scène en France par des metteurs en scène comme Daniel
Mesguich ou Gabriel Garran, sont aujourd’hui rarement jouées. Les amis
et les admirateurs de l’écrivain voudraient faire du dixième
anniversaire de sa disparition l’occasion de redécouvrir une oeuvre
exceptionnelle, riche de six romans, d’une quinzaine de pièces de
théâtres, de nouvelles et de recueils de poésie. C’est à cette
redécouverte qu’invite le coffret à paraître aux éditions Revue noire,
sous le titre L’Atelier de Sony Labou Tansi : trois volumes de textes
inédits, composés de trois recueils de poésies, d’une version
alternative du roman déjà publié sous le titre de L’Etat honteux, et de
correspondances de l’auteur avec ses amis et ses mentors, notamment
Françoise Ligier et José Pivin.
Ces inédits devaient, avec d’autres textes, être présentés lors d’une
lecture publique, le 26 mai 2005 au Théâtre International de langue
française (TILF), à Paris, en présence de Daniel Mesguich et Monique
Blin qui ont contribué à faire connaître l’œuvre de Sony en France.
Parmi les autres événements prévus à l’occasion de cet anniversaire, il
faut citer le spectacle - basé sur les textes de Sony Labou Tansi et du
Congolais Dieudonné Niangouna - que prépare le metteur en scène
Jean-Paul Delore pour le festival « Les Météores » en mai, à Douai,
dans le nord de la France. Enfin, l’édition 2005 du festival des
Francophonies de Limoges (en octobre prochain), dont le nom reste
étroitement lié à la dramaturgie africaine, propose la création d’une
pièce de Sony Labou Tansi, ainsi que d’autres manifestations autour de
son œuvre. La municipalité limougeaude veut saisir cette occasion pour
baptiser une rue du nom de l’écrivain congolais qui a fait dans les
années 1980 les beaux jours du festival.
Tirthankar Chanda
Sony Labou Tansi :
l’écrivain qui faisait du théâtre par ambition
(MFI) Sony Labou Tansi était un auteur aux talents multiples : poète,
romancier, nouvelliste, auteur dramatique. Ses textes, devenus des
classiques de la littérature francophone, ont radicalement renouvelé la
parole africaine.
Avec Sony Labou Tansi, l’Afrique a perdu le 14 juin 1995 l’une de ses
voix majeures, un créateur singulier qui avait su dire ses espérances
et ses maux d’une manière novatrice, tout en inscrivant la dérive
africaine à l’intérieur d’une perte universelle du sens et de la
dévalorisation générale de l’humain. N’écrivait-il pas en exergue de
son second roman, dont le titre était à la mesure de son désespoir,
L’Anté-peuple : « J’estime que le monde moderne est un scandale et une
honte ».
Romancier, dramaturge et poète, Sony Labou Tansi (de son vrai nom
Marcel Sony) est né en 1947 à Kimbansa, au Congo belge. S’il a passé
son enfance auprès de sa grand-mère qui lui a transmis les légendes du
vieux fonds culturel bantou, c’est au Congo-Brazzaville qu’il fait ses
études secondaires et supérieures, notamment à l’Ecole normale
supérieure dont il sort agrégé d’anglais, avant d’exercer son métier
d’enseignant dans diverses régions du Congo. Déjà il s’essaye à
l’écriture, qu’il sait depuis l’âge de quinze ans être sa véritable
vocation.
Sony Labou Tansi a commencé sa carrière littéraire en écrivant de la
poésie, sans pouvoir alors se faire éditer, malgré les encouragements
prodigués par Léopold Sédar Senghor et Edouard Maunick, à qui
l’enseignant avait adressé des échantillons de sa production. « Pour
publier des poèmes, il faut avoir un « nom », il faut s’appeler par
exemple Senghor », disait-il. Et c’est seulement après sa mort qu’un
premier recueil de ses poèmes a pu voir le jour : Poèmes et vents
lisses (Ed. Le bruit des autres, 1995). Composé d’une douzaine de
poèmes, il témoigne de sa passion pour cette forme d’expression intime
que Sony Labou Tansi n’a jamais cessé de pratiquer, l’imprégnant de la
même quête de salut et de dignité humaine qui anime son oeuvre théâtrale
et romanesque.
Un théâtre moderne
Alors qu’il avait du mal à trouver un éditeur pour ses poèmes, ses
manuscrits de théâtre étaient régulièrement
primés dans les années 1970 dans le cadre du concours théâtral
inter-africain de Radio France Internationale. En effet, le jeune
auteur, qui signe alors ses pièces sous le pseudonyme de Sony-Ciano
Soyinka (!), se passionne aussi pour le théâtre, qu’il envisage comme
une forme esthétique, mais aussi comme un outil de sensibilisation des
spectateurs (« j’écris pour réveiller les hommes ») et de revendication
politique. Après avoir créé des troupes de théâtre scolaire dans les
écoles où il était en poste, il prend en 1979 la direction de
Moni-Mambou, troupe professionnelle qu’il baptise le Rocado Zulu Théâtre
en hommage au guerrier zoulou Chaka. Sous la direction de Sony Labou
Tansi, qui prône un théâtre total exploitant toutes les ressources de
la mise en scène et les potentialités corporelles de ses comédiens, la
troupe connaît un vif succès. Elle présente Shakespeare, Aimé Césaire,
mais aussi des pièces des auteurs du cru, dont celles de son directeur.
Le Rocado Zulu Théâtre est souvent invité en Europe, notamment au
Festival International de la Francophonie de Limoges, où dès 1985 le
public français a pu découvrir quelques-unes des pièces les plus
marquantes de Sony Labou Tansi : La Rue des mouches et l’Arc-en-terre
en 1985, Antoine m’a vendu son destin en 1986, Moi veuve de l’empire en
1987, Qui a mangé Madame d’Avoine Bergotha en 1989. Ces pièces, mises en
scène en collaboration avec des metteurs en scène renommés, tels que
Pierre Vial, Daniel Mesguich, Michel Rostain ou Jean-Pierre Klein, ont
valu à leur auteur, en 1988, le premier prix Francophonie de la Société
des auteurs et compositeurs dramatiques, ainsi que le prix Ibsen
attribué par le Syndicat de la critique dramatique de Paris.
Sony Labou Tansi a écrit qu’il faisait du théâtre par ambition. Son
pari était de prouver, aimait-il affirmer, que « l’on trouve autre
chose en Afrique que du folklore ! Il y a l’électricité du Dire et du
Vivre que je tente de montrer dans mes pièces. » Un pari largement
gagné, si l’on en croit les critiques littéraires qui ont souvent rendu
compte avec émotion des représentations de ses pièces, mettant en avant
leur modernité. Une modernité liée aux approches nouvelles du
déplacement des comédiens dans l’espace scénique et aux ressources
d’expression corporelle (« un bon comédien doit être un bon joueur de
volley-ball »), mais qui puisait aussi aux traditions du théâtre kongo,
autour du thème de la guérison et des rituels en usage lors des
funérailles traditionnelles, tout un matériel dans lequel l’auteur de
Conscience de tracteur et de La parenthèse de sang puisait son
inspiration.
Le romancier de
l’inénarrable
La notoriété littéraire de Sony Labou Tansi est aussi étroitement liée
à sa production romanesque exceptionnelle. Il est l’auteur de six
romans : La vie et demie (1979), L’état honteux (1981), L’Anté-peuple
(1983), Les sept solitudes de Lorsa Lopez (1985), Les yeux du volcan
(1988), Le commencement des douleurs (1995). Ces romans, comme le
théâtre de Sony Labou Tansi, frappent d’emblée par leur inventivité
langagière. Procédant par néologismes, par détournement d’expressions
consacrées, en mélangeant les registres (lyrique et obscène),
l’écrivain congolais a façonné son langage à l’intérieur d’une langue
française réinventée, tropicalisée.
La publication en 1979 de La vie et demie constitue pour une autre
raison une date marquante. Elle annonce la fin du récit linéaire et
réaliste à laquelle les premières générations des romanciers africains
nous avaient habitués. Cette nouvelle tendance de la fiction africaine
était déjà perceptible dans les premier romans
d’un Kourouma et d’un Ouologuem, mais c’est sans doute Sony Labou Tansi
qui a poussé le plus loin la logique de déconstruction du texte, à
coups de scabreux, de parodique et de grotesque. S’inspirant à la fois
du Tiers Livre rabelaisien et des romans latino-américains
contemporains qui ont remis au goût du jour le magique et le
carnavalesque, le romancier congolais conte dans son premier livre la
chronique terrifiante d’une dynastie de « guides providentiels »
bouffons et sanguinaires qui font régner la terreur dans un État
mythique africain. On est d’emblée dans la fable, où l’irréel et la
démesure donnent la mesure d’un monde invivable, voire inénarrable.
Ce réel, on l’aura compris, est celui de l’Afrique. Ses pièces de
théâtre comme ses romans reviennent inlassablement sur ce cœur sanglant
et indicible. Mais puisque l’écrivain « n’a que les mots pour dire ce
que les mots ne savent pas dire », pour être à la hauteur du défi
l’auteur de La vie et demie a inventé une langue, une parole, une
narration qui ne se contentent pas de représenter, mais parviennent
véritablement à incarner les maux d’un continent vu comme agonisant.
C’est dans ce corps à corps entre le littéraire et le politique auquel
ses oeuvres servent de cadre que réside la grande originalité de
l’écrivain.
Tirthankhar Chanda
Cinq questions à...
Monique Blin
(MFI) Présidente aujourd’hui de l’Association « Ecritures Vagabondes »
qui a pour but de favoriser les rencontres et les échanges entre les
auteurs dramatiques de l’espace francophone, Monique Blin a dirigé
entre 1984 et 1999 le Festival Inter–national des Francophonies en
Limousin. Avec Radio France Internationale, qui avait distingué
l’auteur naissant de théâtre, elle a contribué de façon décisive à
faire connaître en France l’œuvre théâtrale de Sony Labou Tansi, en
invitant sa troupe, le Rocado Zulu Théâtre, à venir produire
régulièrement ses pièces au festival limousin.
MFI : Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Sony Labou
Tansi ?
Monique Blin : Ma toute première rencontre avec Sony a eu lieu en
1984 quand je me suis rendue à Brazzaville à la recherche de textes
dramatiques novateurs pour alimenter le festival, que je venais de
créer avec Pierre Debauche. J’étais accompagnée de Gabriel Garran et
quelques autres professionnels français du théâtre. Nous sommes allés
dans un village reculé répondant au nom de Mindouli pour assister à un
spectacle que produisait Sony. Le spectacle se déroulait dans la salle
de classe d’une école. Il y avait un monde fou. Je me souviens que les
gens étaient même montés sur le toit pour suivre le spectacle. Je n’ai
pas vu grand chose ce jour-là, parce que
j’étais assise trop loin du plateau, mais j’étais étonnée par l’appétit
des gens pour le théâtre. J’ai fait ainsi la connaissance de Sony. Il
est venu au festival en 1985 à la tête du Rocado Zulu Théâtre qui a
joué La rue des mouches. C’était d’ailleurs une année faste pour lui,
car à un moment donné trois de ses pièces étaient à l’affiche en même
temps à Paris : La rue des mouches à l’Unesco, Je soussigné cardiaque
au Théâtre national de Chaillot et La parenthèse de sang à l’Espace
Kiron.
MFI : Est-ce que le
public a adhéré immédiatement ?
M. B. : Bien
sûr que non. D’où l’intérêt de faire venir un dramaturge sur plusieurs
années, afin de familiariser les spectateurs avec le langage propre à
un dramaturge. Sony et sa troupe sont venus cinq fois en tout à
Limoges. La deuxième fois avec Antoine m’a vendu son destin en 1986,
avec Moi, veuve de l’empire en 1987, avec Qui a mangé Madame d’Avoine
Bergotha en 1989, et la dernière fois il était en résidence d’écriture
à la Maison des auteurs de Limoges. Les pièces étaient répétées à
Brazzaville sous la direction de Sony, mais aussi celle d’un homme de
théâtre français, pour que la mise en scène soit une collaboration
franco-africaine. C’est Sony qui avait souhaité cela, car il
connaissait ses limites et était toujours prêt à apprendre. Il a ainsi
travaillé avec Pierre Vial, Daniel Mesguich, Michel Rostain et
Jean-Pierre Klein. Ils ont tous été profondément marqués par cette
collaboration avec Sony.
MFI : Quelle était la spécificité du théâtre de Sony Labou Tansi ?
M. B. : Les pièces de Sony relevaient de l’ordre du jaillissement.
Ce n’étaient pas des comédies à l’eau de rose ! Elles visaient à
éveiller les consciences en abordant des sujets politiques, des sujets
qui ont trait à notre vie en société, à la condition féminine… Il
n’avait peur de rien et se servait du théâtre pour se moquer de la
parole officielle, des pouvoirs en place, des dignitaires. Il avait
aussi un langage très particulier. Il réinventait continuellement les
mots, le discours théâtral. J’ai redécouvert le plaisir du théâtre en
le voyant inventer la langue. C’était véritablement un grand. Il avait
une dimension shakespearienne.
MFI : Il était aussi metteur en scène...
M. B. : Il avait une grande expérience de la mise en scène, de la
direction des comédiens. Avec le Rocado Zulu Théâtre, il avait
constitué une troupe qui était très professionnelle, très soudée.
Assister aux répétitions de l’équipe, voir comment Sony galvanisait ses
acteurs sont des expériences qui m’ont marquée. Sony avait une
conception très physique du métier d’acteur. Ils faisaient des
exercices avant d’entrer sur le plateau. Et juste avant de commencer
les répétitions, ils se mettaient tous en cercle, se tenant par les
épaules pour entrer en communion les uns avec les autres.
MFI : Est-ce que la jeune génération d’auteurs dramatiques a été
marquée par le théâtre de Sony Labou Tansi ?
M. B. : Oui, très profondément. Lors de mes déplacements dans les
pays francophones du Sud dans le cadre des résidences d’écriture
dramatique que j’organise, j’ai souvent l’occasion de rencontrer de
jeunes auteurs pour qui Sony est une source d’inspiration. Ils essaient
d’écrire comme lui. Les « Ecritures Vagabondes » organisent des
résidences d’écriture tous les ans à Bamako dont l’un des objectifs est
d’aider la grande population à s’emparer de l’œuvre de Sony. Avec les
auteurs qui participent à cette expérience, baptisée « La Ruche Sony
Labou Tansi », nous allons dans des bibliothèques, dans des lieux publics
pour faire des lectures de textes de l’écrivain. Je trouve qu’on ne
parle pas assez de son oeuvre. On l’oublie ! Il faut qu’il y ait des
initiatives, au niveau des éducations nationales, pour garder vivace
chez les jeunes la mémoire de ce théâtre tout à fait prodigieux, aussi
exceptionnel que le théâtre d’un Aimé Césaire par exemple.
Propos recueillis par Tirthankar Chanda
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