L’indépendance
introuvable
1/ La cause indépendantiste victime de la
« guerre froide »
Parallèlement à la vague de décolonisation en Afrique sont
apparus des mouvements indépendantistes au Cabinda. En 1959 trois
organisations ont été créées dans les Congo belge et français : le
Mouvement pour la libération de l’enclave du Cabinda (MLEC) à Léopoldville,
le Comité d’action d’union nationale cabindaise (CAUNC) à Brazzaville et
l’Alliance du Mayombe (ALIAMA, du nom du massif forestier septentrional du
Cabinda) à Pointe-Noire. En 1961 une organisation politico-militaire, dirigée
par Alexandre Taty, le Mouvement de lutte pour l’indépendance du
Cabinda (MLIC), est entrée en conflit avec l’armée portugaise sur le
territoire du Cabinda. L’abbé Fulbert Youlou, président du Congo-Brazzaville,
soutenait la revendication d’indépendance du Cabinda, et a facilité la
présence des indépendantistes cabindais dans son pays. En 1963 les
trois mouvements politiques indépendantistes ont fusionné pour fonder le
Front de libération de l’enclave du Cabinda (FLEC), basé à
Pointe-Noire et dirigé par Luis de Gonzaga Ranque Franque, d’ethnie woyo, le
président du MLEC. Cependant, la situation politique est devenue complexe du fait
de la « guerre froide ». Les groupes indépendantistes angolais se
sont divisés entre pro-soviétiques, regroupés dans le MPLA, et
pro-américains, répartis entre le FNLA et l’UNITA (soutenu aussi par la Chine
maoïste). Le MLIC s’est intégré au FNLA, et le FLEC a été chassé du Congo en
1963 par la junte militaire marxiste-léniniste parvenue au pouvoir et
favorable au MPLA. En 1965, 200 soldats cubains ont débarqué à Pointe-Noire
pour soutenir les incursions des guérilleros du MPLA au Cabinda, avec le
soutien logistique de l’URSS, et l’approbation de l’OUA. Le FNLA ayant aussi
décidé de faire du Cabinda une province de l’Angola indépendant, les troupes
du MLIC se sont retirées du commandement unifié en 1965. En 1967 un
gouvernement cabindais en exil a été formé par le FLEC à Tshela en République
démocratique du Congo [3], alors que Henriques Tiago
N’Zita, d’ethnie lindi et ancien dirigeant du CAUNC, fondait le Comité
révolutionnaire cabindais (CRC) à Pointe-Noire. En 1969 Marien N’Gouabi, le nouveau chef d’Etat du Congo, a
décidé de soutenir à la fois le MPLA, en raison de son obédience marxiste-léniniste,
et le FLEC, pour des raisons géostratégiques. En 1972 une partie des
cadres cabindais du MPLA, sous la houlette du commandant Bissafi, a rejoint
le FLEC, après le meurtre de l’écrivain cabindais Nicolau Gomes
Spencer, un des principaux dirigeants du MPLA, qui avait voulu changer le nom
de cette organisation en MPLAC (le « C » faisant référence au
Cabinda). Il a été remplacé au Bureau politique par un autre Cabindais, Maria
Pedro Tonha dit Pédalé, qui avait participé à son assassinat. Le FLEC a été
transformé par ces nouveaux militants aguerris en véritable organisation de
guérilla, mais a pris aussi un cours politique résolument hostile au MPLA. Après la chute du régime fasciste au Portugal, le
Cabinda est devenu le théâtre d’une compétition entre toutes les
organisations nationalistes cabindaises et angolaises, poussées par les
services secrets des grandes puissances. Le 30 juin 1974 des membres
du FLEC, rentrés d’exil du Zaïre, ont ouvert une représentation à Cabinda.
Puis, des guérilleros du FLEC, encadrés par des mercenaires français et des
anciens militaires de l’armée coloniale portugaise, ont occupé la ville de
Cabinda. Le 10 août 1974 le gouvernement congolais a dépêché à Cabinda une
troupe commandée par José Auguste Tchioufou, directeur-adjoint d’Elf-Congo,
responsable d’une fraction du FLEC installée à Pointe-Noire, dite « FLEC
Rouge ». Il a été accueilli triomphalement et s’est
autoproclamé président du Cabinda. Mais, il a été rejeté par la population
cabindaise en raison de son refus de s’exprimer autrement qu’en langue
française, qu’il avait choisie comme langue officielle du Cabinda. Victime de
l’hostilité générale, il s’est enfui en France. Henriques Tiago N’Zita, qui
s’était arrogé le titre de président du FLEC avec le soutien de la CIA, est
entré au Cabinda avec une unité militaire, qui a massacré des colons
portugais. Entre-temps, le président historique du FLEC, Luis de Gonzaga
Ranque Franque, soutenu par le Zaïre et le Gabon, et établi à Kinshasa,
négociait l’indépendance avec le Portugal. En novembre 1974 les troupes du MPLA ont occupé le Cabinda, et
en ont chassé le FLEC et les mercenaires français, dirigés par Jean
Kay [4] . Ces indépendantistes se sont repliés
à Massabi, ville frontalière au Congo, avec deux cents prisonniers, dont 17
officiers portugais. L’armée congolaise est intervenue pour relâcher ces
prisonniers et a arrêté Jean Kay, qui a été expulsé vers la France après
trois mois de détention. L’occupation du Cabinda par les communistes angolais
a été suivie d’une politique de terreur massive menée par les militaires, la
police et les agents de la Direction de l’information et de la sécurité
angolaise (DISA). Pour empêcher l’implantation du FLEC au Cabinda, de
nombreux villages ont été dévastés et des opposants à cette annexion ont été
déportés au camp de concentration de Bentiana, situé dans la province de
Namibe au sud de l’Angola. Le MPLA a incité des jeunes Angolais à s’installer
au Cabinda, tandis que des vagues de réfugiés étaient accueillies dans des
camps au Congo et au Zaïre. En janvier 1975 le président du Congo, Marien N’Gouabi, s’est
déclaré favorable au courant indépendantiste cabindais du MPLA, appelé
Revolta Activa, et a relancé les activités politiques du « FLEC
Rouge ». Sous l’influence de la Chambre de commerce de Pointe-Noire, Alfred
Raoul, ancien président de la République (novembre-décembre 1968) et
ex-Premier ministre (décembre 1968-décembre 1971) du Congo, a été placé à la
tête de ce parti. Les troupes du « FLEC Rouge » ont été entraînées
par le colonel Jean Da Costa, demi-frère d’Alfred Raoul. L’Association
France-Cabinda, sise à Paris, est issue de cette mouvance. Le 1er août 1975 Luis de Gonzaga Ranque Franque, président
historique du FLEC, a proclamé l’indépendance du Cabinda lors du sommet de
l’OUA à Kampala, alors que son rival, Henriques Tiago N’Zita, annonçait à
Paris la constitution d’un gouvernement cabindais en exil. Le 2 novembre 1975
trois colonnes de guérilleros du FLEC, encadrées par John Stockwell de la CIA
et assistées par Bob Denard et ses mercenaires, ont pénétré au Cabinda par le
Zaïre. Devant cette offensive le MPLA s’est replié sur la capitale et les
installations pétrolières. L’assaut de la capitale par le FLEC ayant échoué
et à la suite de lourdes pertes humaines, les indépendantistes se sont
repliés à l’intérieur du pays. Cette offensive appuyée ouvertement par la CIA et les
mercenaires français a entraîné l’interdiction des organisations de la cause
indépendantiste cabindaise au Congo, cataloguée comme « mouvement
réactionnaire » par les autorités. Alfred Raoul, l’ex-dirigeant du
« FLEC Rouge » sabordé, a été nommé ambassadeur du Congo en
Belgique. Des milliers de soldats cubains et du matériel soviétique
ont été débarqués à Pointe-Noire pour soutenir le MPLA. De 1978 à
1983 le gouvernement congolais a interné plusieurs centaines de nationalistes
cabindais à Pointe-Noire. 2/ Le mouvement indépendantiste dans
l’impasse
Après sa défaite de novembre 1975 le FLEC s’est scindé en
plusieurs fractions antagonistes, et la coupure entre les branches politique
et militaire s’est accentuée. En 1977 des cadres du FLEC, qui accusaient
d’incompétence et de despotisme Henriques Tiago N’Zita en exil à Paris, ont
formé une nouvelle organisation politico-militaire, le Commandement
militaire de libération du Cabinda (CMLC), dirigé par Marcelino
Luemba Tubi. Les membres du FLEC N’Zita, appelé aussi FLEC-Forces
armées cabindaises (FLEC-FAC), et cette nouvelle organisation se
sont entretué. Sur le plan politique, le CMLC a mis en avant Francisco Xavier
Lubota, nommé Premier ministre en exil du FLEC-Franque, puis l’ont désigné en
1979 comme chef militaire. Cependant, Francisco Xavier Lubota
a commencé à se comporter en despote, en instaurant le culte de sa personne
et en s’entourant de membres de son ethnie, les Yombi. Puis, il s’est lié
avec la secte Moon, qui lui a apporté un appui logistique en
armes, vivres et instructeurs militaires, parce que le FLEC luttait contre un
Etat communiste. Francisco Xavier Lubota a ensuite créé sa propre
organisation, le Mouvement populaire de libération du Cabinda (MPLC).
En 1983, sous l’impulsion de dissidents des organisations
existantes, une nouvelle fraction du FLEC, le groupe « Position
militaire », est apparue dans le camp de réfugiés de Kimbianga au Zaïre.
En 1990 ce groupe, dirigé par José Tiburcio Zinga Luemba, a
pris le nom de FLEC-Rénové (FLEC-R), et a ouvert des
représentations à Kinshasa et à Brazzaville. De son côté, le FLEC-FAC a subi
la scission d’un groupe intitulé Front pour la libération nationale de
l’enclave du Cabinda (FLNEC). Entre-temps, Francisco Xavier Lubota, victime
d’un accident, mettait fin provisoirement à ses activités politiques. Enfin,
l’UNITA avait constitué une unité de combat cabindaise, l’UNIFLEC,
soutenu par l’aide logistique sud-africaine. Dans les années 1980 la
lutte armée était donc partagée par quatre organisations militaires
indépendantistes, qui se sont affronté les unes aux autres, autant qu’aux
troupes angolaises et cubaines. Au début des années 1990 les grandes puissances, qui
tissaient des liens avec le régime angolais en voie de démocratisation et en
vue du partage des champs pétrolifères, ont commencé à abandonner les
guérilleros cabindais à leur sort. En outre, en 1991 les soldats
cubains ont quitté l’Angola, et les militaires sud-africains la Namibie. Les
mouvements armés cabindais ont changé leur tactique pour obtenir des fonds et
ont commencé à prendre des otages parmi les étrangers salariés des grandes
entreprises au Cabinda [5] . A la suite de ces rapts les
indépendantistes ont attiré l’attention de la presse internationale sur les
drames du Cabinda, et en même temps, ils réclamaient des rançons aux Etats
dont les otages étaient ressortissants, ou à leurs employeurs. Le 19 octobre
1990 le FLEC-R a kidnappé un employé de Chevron, et a obtenu en échange une
aide matérielle de la part de cette entreprise. Le 5 juillet 1992 trois
employés de l’entreprise Mota ont subi un nouveau rapt organisé par des
militants du FLEC-R. Le 2 janvier 1994 le FLEC-R a attaqué à l’arme lourde
les installations du terminal pétrolier de Malongo. Le 29 août 1994, après
une offensive difficile, l’armée angolaise a repris au FLEC-FAC la ville de
Belize. Le 29 novembre 1994 le FLEC-R a enlevé deux expatriés polonais. En
raison de la précarité de la situation des forces gouvernementales et des
menaces pesant sur l’exploitation pétrolière, gazière, forestière et minière,
le ministre angolais de la Défense, d’origine cabindaise, le général Maria
Pedro Tonha, a alors entamé des négociations politiques avec le FLEC-R,
ouvrant une période de rencontres entre le gouvernement angolais et
les indépendantistes cabindais. Ces négociations n’ont pas abouti en raison, d’une
part, des divisions dans le camp indépendantiste, et d’autre part, des
violentes luttes de tendances dans l’appareil militaire angolais.
Par ailleurs, à la suite des conférences nationales souveraines de 1990 et
1991 au Congo et au Zaïre, la multiplication exponentielle des partis
politiques ont influencé la structure de la cause indépendantiste cabindaise.
A cette époque les organisations indépendantistes étaient légion,
mais la représentativité de la plupart d’entre elles était douteuse :
Une alliance de ces organisations a été constituée pour
négocier avec le gouvernement angolais en 1995. Il s’agissait du Forum
des nationalistes cabindais (FONAC), auquel participaient le
FLEC-originel, le FLEC-R, le FDC, l’UNLC, le MRITC et le RPDC. Le 22 juillet
1995 au cours des négociations le général Maria Pedro Tonha a été empoisonné
par les services secrets angolais, et remplacé par Santana André Pitra dit
Petroff, ministre de l’Intérieur. La première rencontre officielle entre le
FLEC-R et les autorités angolaises a eu lieu les 7 et 8 juin 1995 au Mont
Etjo en Namibie, suivie d’une deuxième rencontre le 8 août 1995 à Midgard
Lodge en Namibie, aboutissant à une trêve de quatre mois. Pendant cette trêve
le commandant militaire du Cabinda, le général José Pedro, a été assassiné
par les services secrets angolais à la suite de son refus de mener une
attaque surprise contre le FLEC-R. Il a été remplacé par un belliciste, le
général Mendès. En janvier 1996 deux nouvelles rencontres ont eu lieu entre le
FLEC-R et les autorités angolaises. Les autorités angolaises ont déclaré au
FLEC-R qu’elles étaient prêtes à accorder l’autonomie au Cabinda, ce que la
FONAC voulaient bien accepter. Mais, la FONAC refusait la portion
minime de la rente pétrolière proposée à un Cabinda autonome. Puis,
en avril 1996 au Gabon les autorités angolaises ont commencé à négocier
séparément avec le FLEC-FAC, qui exigeait l’arrêt des négociations avec ses
rivaux, accusés de brader l’indépendance du Cabinda. Prétextant cette
cacophonie et manipulant les divisions du camp indépendantiste, les autorités
angolaises ont repris l’offensive contre les guérilleros cabindais, d’autant
que des centaines de combattants de l’UNITA s’étaient déployés dans les
forêts du Mayombe à la faveur du cessez-le-feu. En mai 1996 l’armée angolaise
a lancé une offensive dans la région de Necuto, et a mitraillé la foule à
Povo Grande en représailles au meurtre d’un policier. En juillet 1996 le
FLEC-FAC a décidé de rompre les négociations. Le 21 août 1996 le FLEC-FAC, le
FLEC-R et le FDC se sont rencontrés à Brazzaville pour tenter en vain de
s’entendre sur une plate-forme commune. En janvier 1997 l’armée angolaise a
repris l’offensive et bombardé massivement les villages des zones de conflit.
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