RDC : POUR QUI GOUVERNE-T-ON?

Par Prof. ERNEST  WAMBA DIA WAMBA

Prof. Ernest Wamba-di-wamba

Nous sommes dans une transition:

De l’absence de légitimité de l’Etat vers un Etat légitime.

La caractéristique centrale d’un Etat légitime est que le peuple congolais dans son ensemble aura confiance dans les institutions et donc dans ses dirigeants.  Ceux-ci mettront le peuple au centre de leurs activités et préoccupations.  Jusqu’ici, l’Etat n’a été qu’une ressource utilisée par des groupes ou individus particuliers pour satisfaire leurs intérêts partisans.  Le dénominateur commun, pour commencer la transition, a consisté en la satisfaction des ambitions partisanes des belligérants et celles  des autres.   L’unité géographique, désirée par toute la population, a été obtenue non pas en termes de principes mais par le fait de satisfaire le plus d’ambitions divergentes possibles.  D’où la composition éléphantesque d’une équipe gouvernementale composée d’un président, de quatre vice-présidents, de trente-six ministres et vingt cinq vice-ministres.  Il était impossible de s’entendre et n’avoir qu’une équipe d’au moins 19 personnes seulement.

 

Les ambitions individuelles face aux élections attendues?

A cause de l’existence d’autres ambitions non satisfaites ou insuffisamment satisfaites, le pays est loin d’être pacifié.  Des bandes armées continuent de ronger le territoire, sans scrupule dans une impunité totale. Dans une situation de mondialisation, en présence des spécialistes de crimes économiques et des spécialistes privés de la formation militaire rapide et la distribution des armes, l’Etat n’est plus le seul contrôleur de la violence.  Incapables d’assurer la sécurité de la population et ses biens, les dirigeants ne font réellement que se servir.  Pour l’essentiel les forces de sécurité ne servent que les dirigeants, particulièrement le 1+4. La clochardisation des soldats est une des grandes causes de l’insécurité de la population.  Le peuple n’a pas les moyens d’exiger des dirigeants la satisfaction de ses intérêts propres. Les gens pensent que les élections lui en donneront les moyens.  L’éducation du peuple pour un meilleur choix de ses propres dirigeants ne se fait malheureusement pas.  Les Confessions religieuses sont, par exemple, en train d’improviser l’éducation civique de leurs croyants.  Dans l’ensemble, la population est ignorante de l’essentiel des textes juridiques nécessaires pour mieux s’armer pour les élections.  Les gens pensent en termes des individus à choisir, alors qu’on vote pour un système et si celui-ci est mauvais, la qualité des individus choisis n’y changera pas grand’chose.  C’est le système qui risque de changer les bons individus.

 

Le schéma institutionnel de la transition face aux attentes des Congolais

L’Accord Global et Inclusif est loin d’avoir été le ciment d’un large front uni du peuple congolais du fait que la classe politique congolaise, sans aucune conscience de classe comme telle ni sans unité d’intérêt de classe, ne fait que se disputer les intérêts personnels divergents au détriment de l’intérêt supérieur de l’Etat. Aucune fraction de cette classe n’est intéressée à limiter les ambitions personnelles démesurées et donc à corriger la faiblesse de l’Etat, qui est d’ailleurs entretenue pour mieux l’utiliser à des fins personnelles.  La classe ne s’entend ni sur la nécessité de limiter, fléchir et châtier l’ambition personnelle pour l’intérêt de tous, ni de soigner l’Etat et lui accorder une capacité étatique pour se reproduire.  Elle est fondamentalement pillarde et vandale.   On ne paie même pas d’attention à des gens ou groupes des gens qui se sentent exclus du partage.  Le cas très grave de l’anthropophagie et celui du massacre de Gatumba étaient surtout exploités pour se diaboliser les uns et les autres, entre adversaires; aucune déclaration étatique ferme condamnant, en tout temps, toute pratique anthropophagique et tout massacre des innocents, n’a été entendue.

 

 L’architecture de la transition est occupée pour la ruiner; chaque occupant servant son ambition particulière sans se soucier ni des autres ni de l’avenir.  Il y a une absence entretenue des sanctions à tous les niveaux et la responsabilisation institutionnelle n’est qu’un vœu pieux.  Les nominations aux postes se font moins en termes des principes bons pour tous ou des profils des gens que du clientélisme. Ces nominations sont parfois accompagnées par des crises internes des composantes et entités.  Cela montre qu’en grande partie celles-ci ne sont que des rassemblements par convenance d’individus.  Leur transformation, à partir des positions de l’Etat, en partis politiques, ne les soustrait pas des pratiques de Parti-Etat.

 

 En lui-même le schéma institutionnel de la transition ne peut donner naissance à une vision claire d’un futur de bonheur national brut.  Les conditions idéologico-théoriques pour le penser ne sont pas réunies: on est loin de ce qu’on peut appeler “ une souveraineté théorique.”  L’après-élections pourrait bien être peu différent du présent en ce qui concerne la vision capable de générer une vraie solidarité dans la population et l’unité de l’idéal national dans la direction du pays.  N’y a-t-il pas des ressemblances dans notre situation des conditions qui avaient permis à Adolf Hitler d’être crédiblement élu?  A l’heure qu’il est tout leader qui entraînerait le pays vers une marche militaire sur Kigali serait probablement suivi.  Nos élections ne risquent-elles pas à donner naissance à un autre pouvoir dictatorial?

 

C’est d’ailleurs au détriment de la justice, soi-disant pour promouvoir la réconciliation nationale, qu’a été conçu ce schéma.  Les autorités les plus importantes sont couvertes d’immunités.  Le Chef de l’Etat ne peut être ni contrôlé par le Parlement ni paraître devant les cours et tribunaux dont il est garant de leur indépendance.  L’impunité est institutionnalisée.

 

Tel qu’il est et qu’il fonctionne, le schéma institutionnel ne permet pas d’avoir un leadership national cohérent, déterminé et visionnaire.  Le consensus n’est-il pas l’ennemi de la pensée?  La capacité de prévision dans l’espace présidentiel semble faire défaut.  Le Chef de l’Etat est sans autorité, les autres ne sont pas imprégnés par ses timides initiatives qui ne sont pas suivies et n’aboutissent pas:  affaire Major Kasongo, affaire corruption et détournement dénoncée par le Président lui-même, mais restée sans suivi ni sanction en vue.  Les questions très claires soulevées par la marche populaire du 4 juin 2004 dirigée par les étudiants, n’ont eu aucun traitement convaincant pouvant dissiper les incertitudes et soucis des gens de partout.

 

Ces questions se focalisaient sur trois soupçons: 1) peut-être que le schéma institutionnel lui-même serait-il le frein majeur à la transition?  C’est la formule 1+4= 0.  Ne serait-il pas bon d’amender et l’Accord et la Constitution pour lever ce frein?  Ce soupçon, peu discuté par l’ensemble des participants—le Président a reçu quelques personnes de son choix pour confirmer son opposition au soupçon, caractérisé d’anarchique—était refusé.  2) même si le schéma était bon, le personnel qui l’anime ne serait-il pas incompétent? Ne serait-il pas bon de s’entendre sur les profils que devraient avoir les nouveaux animateurs pouvant remplacer les incompétents?  Le Président n’a pas initié un débat sur cette question importante; il a laissé aux composantes et entités d’opérer le remplacement possible ou l’alternance surtout des gens trop visiblement corrompus ou incompétents.  Le cas des dirigeants des composantes ou entités incompétents ou corrompus n’était pas examiné. Nulle part n’est exigée la tenue d’une assemblée délibérante de chaque composante ou entité sur les matières de politique nationale.  Certains comptent sur la CPI de faire l’affaire pour eux.

Enfin, 3) qui, dans notre pays, détermine ce qu’est l’intérêt national et son articulation à ceux des puissances d’une part et à ceux des pays voisins d’autre part, c’est pourquoi nous avons des amis comme la MONUC qui se comportent comme des ennemis?  Seule la critique de la performance de la MONUC, surtout concernant la situation de Bukavu, qui était retenue.  Faute d’avoir pensé cette articulation, à tout moment, pour prévoir ou éviter des interventionnismes extérieurs, domine, dans la population, le désir d’inviter ces interventionnismes, comme par exemple, l’appel souvent entendu au retour de la force française ARTEMIS.

 

Les étudiants qui avaient pris cette importante initiative, divisés  ensuite par le conflit (parfois violent) autour du partage de peu d’argent leur donné par les services présidentiels, n’ont pu poursuivre leur critique ou exiger des réponses satisfaisantes possibles.  La Commission de suivi qui, auparavant, aurait pu examiner ces genres de questions, avait fonctionné comme juge et partie: certains membres se sont attribués des postes ministériels.

 

Plusieurs autres évaluations négatives ou positives étaient faites, entre autres, par La Conférence Episcopale de l’Eglise Catholique, par le RCD, etc.  La répression étatique du mouvement de “Sauvons le Congo” a retardé et presqu’étouffé l’apport populaire organisé.

 

La délégation Sud-Africaine était venue, après la levée des étudiants, pour essayer d’apporter sa contribution à la nécessité de recréer la confiance dans les institutions de la transition.  Ils avaient proposé le renforcement de la responsabilisation institutionnelle, dans le contexte même du cadre défini par l’Accord Global et Inclusif et la Constitution de la transition.  Mais, il était bien clair que dans l’absence des vraies sanctions, cette responsabilisation est limitée.  Et surtout quand les responsables des institutions importantes comme le Sénat, se comportent comme des secrétaires particuliers ou inconditionnels du Chef de l’Etat, la responsabilisation est difficile à obtenir.  Il y a lieu de se demander si, en l’absence des vraies sanctions, la séparation des pouvoirs fonctionne réellement.  Il a fallu que le RCD suspende sa participation dans les institutions, du moins partiellement, pour qu’une autocritique institutionnelle timide se face. C’est connu: le poisson ne sait qu’il habite dans l’eau que quand il est hors de l’eau!  On sait, par ailleurs, qu’une autocritique pour être crédible, doit se faire devant ceux qui ont fait la critique.   Tout traitement d’une critique qui n’est pas faite de façon transparente et  principielle, dans l’esprit de vérité et de la volonté de faire mieux, ne résoudra pas la question de la  crise de confiance mutuelle  entre animateurs au sein des  institutions.  Le “je vous ai dit” n’est souvent qu’une façon de redorer son blason.

 

  On se posait des questions de savoir ce que l’espace présidentiel avait réellement fait par exemple au sujet de la crise de Bukavu, en plus de pointer le doigt aux autres et de saisir la communauté internationale. Le Sénat ne peut-il pas formuler une telle exigence?  Les tâches spécifiques des postes dans les institutions de la transition n’étant pas fixées, il est difficile de faire le suivi de leur réalisation. On sait par exemple que les cabinets politiques sont constitués et les animateurs nommés avant même qu’on sache le répertoire des tâches à accomplir.  Le choix ne se faisant qu’en termes clientélistes ou d’appartenance tribale, surtout.

 

On n’avait, par exemple, pas envisagé la possibilité de n’avoir qu’un seul Bureau Présidentiel autonome, c’est-à-dire, au-dessus des considérations des composantes et entités, au lieu des 5 Bureaux présidentiel et vice-présidentiels.  Dans l’espace présidentiel lui-même, quelles structures ou actions auraient dû renforcer la confiance mutuelle entre occupants?  Comme les membres de cet espace semblent, tous, être candidats aux prochaines élections, leur comportement concurrentiel et hégémoniste l’emporte sur celui de la concertation, conciliation, humilité et de coopération pour le service commun pour la Nation.  Dès le début, il aurait fallu que le groupe de l’espace présidentiel agisse de sorte que la population puisse voir qu’il y règne une unité et une confiance mutuelle. Il aurait fallu que les 5 président et vice-présidents, ensemble, aient pu voyager partout dans le pays comme une mesure de construction de la confiance dans le peuple et dans le pays et une détermination de jeter les bases de l’autorité de l’Etat à travers le pays.  Un tel voyage en Ituri, par exemple, allait accélérer la mise en place de l’autorité de l’Etat.  Le comportement politique indispensable, celui de tisser des alliances soutenant l’intérêt supérieur de l’Etat, semble être  inexistant.   Des gouverneurs impopulaires sont soutenus du seul fait d’être des inconditionnels de composante ou entité, parfois fournissant l’argent à la direction au lieu de résoudre les problèmes qui se posent en provinces.

 

Manque de leadership, manque d’idéologie ou encore manque d’éthique et de déontologie?

Pour avoir permis au Président de la République de recevoir le serment partiel de l’Exécutif, pour avoir fait signer au Président des décrets qui soulèvent des contestations dans la population, pour n’avoir toujours pas exigé le suivi sur des initiatives prises par le Président, il y a lieu de se poser la question de la compétence ou la bonne foi des membres de ce Bureau.  Beaucoup d’enquêtes annoncées par le Chef de l’Etat et le Gouvernement n’ont pas encore apporté des résultats.  Les décisions prises concernant les événements du 28 mars 2008, les coups montés et manqués (Major Eric Lenge, les Mai-Mai, etc.)—coups d’Etat ou une sorte de grèves militaires?-- ne sont pas connus.   Les militaires fautifs restent impunis; même ceux qui sont au Centre Pénitencier de Makala bénéficient de promotion en grades.

 

Il n’y a ni unité ni cohérence au sein de l’Exécutif; aucun leadership ne se manifeste pour redresser cette situation.  La déontologie des fonctions des membres de l’Exécutif et parfois les lois de la République sont violées par ceux-ci sans être inquiétés   Beaucoup d’entre eux, si pas tous, sont à la recherche par tous les moyens de l’argent pour les élections; ils n’ont aucun souci de servir le peuple et le pays.  Ils donnent l’impression d’être des observateurs qui espèrent que la communauté internationale va s’occuper du pays.  Alors que les représentants de celle-ci crient partout qu’ils ne peuvent ni développer le pays pour et à la place des Congolais, ni réaliser l’Etat de droit pour et à la place des Congolais, ni assurer la sécurité et construire la paix pour les Congolais; ceux-ci doivent les faire eux-mêmes.  La seule idéologie commune aux dirigeants, c’est la croyance profonde que ce sont les puissances occidentales qui décident sur qui doit accéder au pouvoir.  S’il y a une éthique qu’ils suivent, c’est celle de toujours paraître être en bons termes avec ces puissances.  Même ceux qui, dans les rébellions, croyaient que Kigali, Pretoria ou Kampala portaient les gens au pouvoir, semblent avoir changé d’avis.

 

L’absence de volonté politique de renforcer la capacité étatique est manifeste par la réticence des dirigeants d’activer l’intégration et la restructuration des forces armées congolaises.  L’état actuel des choses semble être bénéfique à certains groupes qui freinent cette reforme.  Le Chef de l’Etat, plus préoccupé de sa propre sécurité—on demande pour lui, par loi organique, une garde présidentielle d’une Division—ne s’est rendu ni à Bukavu, ni en Ituri, ni partout à l’Est où persistent les tendances vers une guerre.  Sa présence là-bas forcerait le Gouvernement de renforcer la capacité étatique là-bas.  Il ne semble pas y avoir une volonté politique pour le faire.  Il est difficile d’expliquer le recrutement, pour un perfectionnement à l’Etranger, des officiers illettrés ou sans formation militaire professionnelle préalable.

 

Entre-temps, les conditions misérables de vie de la population congolaise ne font que s’empirer.  Selon le ministre du Plan, 82% de la population sont en-dessous du seuil de la pauvreté, soit vivant avec moins d’un dollar par jour.  La grande population est chômeuse, condition aggravée par le déplacement massif des personnes vers les villes; les salaires modiques restent souvent impayés, pendant plusieurs mois.  La scolarisation et les soins de santé sont inaccessibles au plus grand nombre des gens.  La sécurité des personnes et des biens restent toujours précaire.  La gestion du pays est demeurée chaotique et sans leadership réel et efficace.   Rien n’a changé fondamentalement dans la manière de gérer le pays par les dirigeants congolais.  La population ne survit que de l’économie informelle, des herbalistes—souvent charlatans-- et par l’aide internationale qui ne vise même pas à apprendre aux gens de se prendre en charge.

 

Lors des manifestations des jeunes de la capitale, le vendredi 04 juin 2004, on a découvert plusieurs cartons d’argent dans certains sièges des partis politiques saccagés.    Cela semble indiquer que le pouvoir en place est maffieux, nuisible et inacceptable au peuple congolais.  L’entretien de nos grandes ressources est négligé: pendant 30 ans le sable qui influe sur le barrage d’Inga, par exemple, n’a pas été enlevé, par exemple.  Pillé et abandonné, le Palais Présidentiel est laissé en ruines.  Ceux qui gouvernent, semble-t-il, organisent aussi la sortie clandestine, de notre pays, des ressources minières stratégiques.  Sans parler de la ruine des forces humaines.

 

On parle beaucoup de l’absence d’une politique salariale.  On devrait dire que la politique salariale qui existe est proche d’un esclavagisme d’Etat, c’est-à-dire une organisation des activités sur la base d’un travail forcé, un système de corvée.  Alors que le rapport entre le salaire d’un Secrétaire général et celui du huissier, dans la première République était de 1 à 10, il l’est aujourd’hui de 1 à 200, quand les salaires sont payés.  Dans tous les cas, le salariat n’est pas le rapport de production dominant dans notre anti-économie.  C’est le rapport patrimonial qui domine, par lequel les personnes accomplissant les mêmes activités sont rémunérées différemment.  Le PPRD, dans ses campagnes électorales anticipatives, distribue l’argent pour redorer son blason.  On ne peut qu’imaginer la source de cet argent!   A Kimpese, où les gens souffrent beaucoup, le PPRD a distribué, en 1 jour, 2800 dollars aux femmes de marché, aux quados et kadaffis, etc.

 

Les arrestations arbitraires continuent.  Atundu ou Mokia ont certainement bien des choses à dire au sujet de leur séjour en prison.  On parle aussi de l’élimination sommaire des gens, notamment les alliés ou membres de la famille de Masasu.   La focalisation de l’attention sur l’Est du pays cache ce qui se passe même à la capitale du pays où règne aussi l’insécurité.

 

Le pays et sa diplomatie

La dimension internationale de notre pays n’est pas maîtrisée.  Les rapports avec les pays voisins ne s’améliorent pas et ils sont marqués par une méfiance presque maladive.  Le Rwanda, dont la population totale est identique à l’actuelle population de Kinshasa, hante terriblement les esprits de nos dirigeants.  Ce qui bloque les contacts directs entre dirigeants supérieurs de deux pays.  L’hostilité est entretenue et apparemment trouvée bénéfique par certains groupes.  Une composante, quelle qu’elle soit, ne peut bloquer les rapports d’Etat à Etat, sinon il faut dire qu’il n’y a pas d’Etat.  Après tout, les dirigeants congolais se comportent comme s’ils n’étaient que des dirigeants des composantes et entités.  Celles-ci ne montrent pas du tout qu’elles ont une vraie conception de l’Etat.

 

Les rapports entre notre pays et le Rwanda, le Congo-B, l’Ouganda sont hostiles.  L’Angola reste très sceptique à l’égard de la RDC; les rapports entre la RDC et la République Centrafricaine et la Zambie sont tièdes.  La Tanzanie se méfie de ce qui se passe en RDC.  Le massacre de Gatumba montre ce que sont les rapports entre la RDC et le Burundi.  Le Rwanda et non la RDC participe dans l’intervention humanitaire organisée par l’Union Africaine au Soudan.

 

La RDC représente le 1/3 de la population totale de la sous-région de l’Afrique centrale.  Sa crise ne peut qu’avoir un impact considérable sur cette sous-région.   La déstabilisation politique de la RDC rend celle-ci incapable de maîtriser les contradictions qui restructurent l’axe de la sous-région des Grands Lacs, à savoir l’antagonisme ethnique—parfois violent—dû au fonctionnement de l’Etat discriminatoire soit dirigé par une minorité ethnique contrôlant les appareils importants de l’Etat et contre la majorité ethnique tenue à l’oeil; ou bien dirigé par une majorité ethnique refusant la protection des droits de la minorité.  La chute de la RDC dans une logique semblable, c’est-à-dire, le fonctionnement discriminatoire (contre certains groupes) de l’Etat ou la faiblesse de celui-ci exploitée, comme ressource, de façon discriminatoire, contribue à l’aggravation de la déstabilisation régionale.  La position géostratégique de la RDC, du fait de ce contexte, en fait le foyer de déstabilisation de toute la région.  Cette chute se manifeste par exemple par la prise en charge des forces extrêmistes comme les Interahamwe et l’image des “Banyamulenge” dans la conscience publique.  La RDC devait militer en faveur de la résolution des conflits internes des pays voisins par des Dialogues InterRwandais, InterBurundais, InterOugandais, InterCongolais-B ou InterSoudanais.   Le point de vue démocratique exige qu’un pays étranger ne doit pas choisir le camp qui doit diriger dans un autre pays, mais appuyer l’intérêt de tout le peuple.  La construction de la paix régionale durable exige que l’intérêt de chaque peuple  retienne l’attention de la RDC.

 

Un changement vers le meilleur pour la RDC est toujours possible : c’est une question d’engagement individuel et collectif

La recherche de la solution à la crise de la RDC doit être non seulement régionale, mais intéresse au plus haut point la sécurité de toute la région.  Il faut éviter, au sommet de l’Etat, de tomber dans la logique oppositionnelle Hutu/Tutsi, par exemple, qui caractérise la dynamique Rwandaise et Burundaise, et qui fait focaliser la recherche sur le Rwanda.  Il faut inventer une diplomatie positive ouverte sur tous les axes de l’Afrique Centrale.  Les neuf pays qui entourent la RDC ont certainement plusieurs choses en commun avec la RDC sur la base desquelles la coopération dans la recherche de la solution à nos crises respectives peut et doit se faire.  Il faut éviter que les forces partisanes frontalières prennent les Etats en otage et empêchent les rapports positifs d’Etat à Etat.  Il faut aider à l’épanouissement des rapports de peuple à peuple dans toute la région.  C’est cela qui facilitera la détermination de l’articulation positive entre notre intérêt national et ceux des pays voisins.    La conscience régionale basée sur cette articulation renforcerait la ténue et le suivi des  résultats de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs.  Elle corrigerait de façon bénéfique le paternalisme, parfois encombrant, de la communauté internationale.

 

Lorsqu’une nation est agressée, elle se focalise, comme intérêt public général, sur la formation et la consolidation de la contre-attaque pouvant repousser les agresseurs.  Priorité est donnée au développement de la capacité des forces militaires et sécuritaires; et une aristocratie militaire professionnelle se développe et assure le leadership du pays jusqu’à ce que soit détruite complètement l’agression.  Depuis plus de cinq ans, qu’on nous parle de l’agression dont notre pays est victime; aucun vrai leadership ne se manifeste soit pour une mobilisation générale de la population pour résister à l’agression extérieure, soit pour la mise en place d’une vraie armée disciplinée et professionnelle. 

 

Il faut d’abord nettoyer sa maison avant de visiter celles des autres.  On peut dire la même chose pour sa sous-région avant d’aller visiter les autres sous-régions.  L’oubli de cette vérité fait que la RDC se fait facilement l’objet de traitement par des puissances dans l’isolation relative de ses voisins. Et ceux-ci peuvent être utilisés contre la RDC.  La RDC n’a-t-elle pas les mêmes ‘partenaires’ que ceux de ses présumés agresseurs?  Qui bénéficient des antagonismes entre pays voisins?

 

  Le CIAT et la MONUC formant presque un double pouvoir de la RDC, il est très difficile pour notre gouvernement d’organiser une vraie diplomatie.  Le rapport fait par la MONUC au Conseil de Sécurité sur la RDC peut avoir un intérêt plus grand que celui fait par notre ministre des affaires étrangères. C’est une matière à réflexion!

 

Il est clair que les dirigeants ne gouvernent qu’eux-mêmes et pour des intérêts de très court terme.  Alors que le passé a été triste, le présent semble préoccupant et l’avenir très incertain.   La rue ne gouverne pas, mais l’actuel gouvernement pousse la rue à s’exprimer.   Il n’est jamais trop tard d’inventer les possibles de sortie de la situation, surtout quand il y a de la volonté politique, de la compassion pour le peuple , de l’amour de la justice et la vision d’un futur meilleur.  Il est triste de noter que les dirigeants agissent non pas en regardant derrière leurs épaules pour l’assentiment populaire, mais en levant uniquement les yeux vers les montagnes des puissances occidentales pour l’approbation éventuelle.  C’est le CIAT qui assure véritablement le leadership de la transition.  Ne serait-il pas mieux, pour la clarté des responsabilités respectives, de déclarer officiellement que le pays est sous-tutelle des Nations-Unies?

 

 

Que faire pour sortir de cette  situation?

 

Voici quelques indications pour sortir de la situation.:

 

  1. En général, il faut encourager, à tous les niveaux, les organes, structures ou institutions délibératifs de l’autoprise en charge de la population.  Là où c’est possible, il faut encourager la réactivation de la dynamique de la palabre communautaire.

 

  1. Encourager, dans chaque institution, l’auto-évaluation organisée sous la forme des audits politique et financier.

 

  1. C’est la Présidence comme telle qui doive être garante de l’unité nationale, plutôt que le site de la division, de la diabolisation des adversaires, de la concurrence déloyale, du sabotage mutuel ou des manipulations –bref: de la logique de guerre sans armes—ou des manipulations et intrigues tendant à rendre impossibles, le dialogue franc, la concertation, la coopération, la confiance mutuelle et l’esprit collégial.  La Constitution de la transition exige de 1+4 un “leadership nécessaire et exemplaire”.  Ne serait-il pas opportun qu’une cérémonie nationale de réconciliation des dirigeants, autour du 1+4, soit organisée?  Elle donnerait de l’impulsion au mouvement de la réconciliation nationale avec vérité.

 

  1. L’initiative active de créer l’atmosphère de la confiance mutuelle, la concretisation de l’esprit de consensualité, d’inclusivité, de la non-conflictualité et le comportement non-hégémoniste, appartient au Chef de l’Etat, c’est une forme de leadership qui exige une inventivité et un style de direction démocratique.  On ne commence pas par consensus, mais on arrive à un consensus après des débats parfois très importants.  Il doit montrer qu’il est d’abord un Chef de l’Etat et non un chef de sa composante.  Il doit être, non seulement le Chef de l’Etat de tout Congolais, il doit être attentif et même avoir recours à toute la sagesse disponible dans le pays.  Il doit montrer que les anti-valeurs (clientélisme, tribalisme, corruption, l’immoralité publique, etc.) ne l’affectent pas.

 

  1. Il faut réduire, si pas éliminer, les retards dans la présentation, l’examen par des institutions appropiées et l’adoption de la loi budgétaire.  Insister sur la discussion des rapports d’audit des dépenses engagées et porter au public le budget et les sanctions appliquées contre les violations de la loi budgétaire.  Le public attend des punitions exemplaires à l’endroit des corrompus qui auront détourné les ressources nationales.

 

  1. Multiplier des occasions qui puissent montrer au large public qu’il y a unité au sommet de l’Etat.  Par exemple, les visites officielles à travers tout le pays, les fêtes nationales, etc.  L’autre jour, à l’occasion de la Rentrée Judiciaire, le 2 octobre 2004, les gens ont noté que les deux Vice-Présidents qui étaient là ne s’étaient pas serrés la main, ni à l’arrivée ni à la sortie. Tout au long de l’attente de l’ouverture de la séance, ils ne se sont pas échangés de parole du tout.

 

  1. Il faut restraindre la poursuite, par les animateurs principaux des institutions, des campagnes électorales au détriment de la réalisation des missions des institutions.  L’idéal serait que les candidates aux élections se retirent de la direction des institutions pour se consacrer à leur campagne électorale.  Cela permettrait de modifier la formule 1+4 en ayant par exemple un Président, un Vice-Président et un Premier ministre, comme l’auraient imaginé les facilitateurs Sud-Africains.

 

  1. Il faut mettre au point le plus vite possible l’arsenal des instruments juridiques nécessaires pour l’organisation réussie des élections. Se souvenir du proverbe Kongo:  même le chasseur le plus expérimenté, peut rater le gibier, s’il tire en courant.”  Mais, l’essentiel serait la compréhension par toute la population du système politique pour lequel les élections sont un dispotif de son organization.

 

  1. Il faut définir une politique salariale réelle et une politique de la création d’emplois.

 

  1. Dans l’intégration et la restructuration des forces armées, il faut encourager la formation de l’esprit de corps (corporatisme) en s’appuyant sur un corps d’officiers de formation professionelle de haut niveau.  Il faut mettre en exergue les exemples des profils de courage militaire, au lieu de la simple promotion bureaucratique périodique.

 

  1. Il n’est pas encore très clair dans la conscience des gens ce qu’est la dynamique démocratique que les institutions d’appui sont en train d’appuyer.  Le fonctionnement des dites institutions semble être peu démocratique, surtout en ce qui concerne les styles de direction. Comment des gens corrompus, par exemple, peuvent-ils diriger une dynamique de lutte anti-corruption? Le renforcement des structures délibératives doit être ici surtout une priorité.  Il faut permettre à la population de faire siennes ces institutions.

 

  1. Il faut, en plus de la législation, encourager les partis politiques à être plus responsables: les aider à mieux prendre conscience de différentes formes d’organisation de la politique (tenir compte de l’expérience de l’histoire congolaise et celle de l’histoire mondiale des deux derniers siècles), apprendre à leurs membres l’abaissemnt des passions et la tolérance de l’adversaire.  Que feront tous ces dirigeants de parti qui se comportent déjà comme des petits Chefs d’Etat, s’ils ne gagnent pas les élections?  S’ils n’acceptent pas volontairement la défaite, la dimension répressive de l’Etat va se déployer et on risque de sombrer dans l’idée que seul celui qui contrôle les forces répressives dirige.  Que peut faire l’Etat pour  caser tous ces chômeurs qui font des partis politiques leur moyen de survie?

 

  1. Encourager la convocation des réunions informelles, de haut niveau, regroupant certains sages ou personnalités reconnues du pays pour les questions concernant la vision du futur, etc.

 

Ce sont là des amorces d’idées pour aider l’inventivité politique requise pour sortir de la situation.  Les idées sont des guides à l’action. Il est vrai aussi qu’une vraie pensée change le monde plus qu’elle ne le comprend. Comme disent les ne-Kongo, “on ne peut forcer une tortue à grimper l’arbre”; nous ne pouvons pas forcer les dirigeants, peu enclins à changer, de le faire.

 

 A bon entendeur salut!

 

 Prof. ERNEST  WAMBA DIA WAMBA

 Kinshasa le 29 septembre 2004.

 Modifié, le 10 octobre  2004.