LA MUSIQUE CONGOLAISE: 40 ANS APRES LA CREATION DE L'OK JAZZ
par Willy Nsingi, Milan, Italy.
Parler de la musique congolaise me parait passionnant d’autant plus qu’elle constitue une composante essentielle de notre culture. Cette musique a influé de façon significative sur toutes les étapes de notre jeunesse par voie de l’éducation diffuse ou d’émulation à l’égard de ses artistes. Cet article, chers lecteurs, est le fruit de mes observations. Mon souhait est qu’il ouvre des pistes de réflexion que les analystes avertis peuvent approfondir dans le futur. 1. L’O.K.JAZZ de Luambo Makiadi
L’œuvre musicale de Luambo est incontestable. Franco a révolutionné toute une époque par son style musical satyrique. La plupart de nos parents au moment de leur mariage ont dansé au rythme de l’OK.JAZZ. Il en est de même pour la plupart de leurs enfants qui ont connu l’apogée de cet orchestre avec des chansons comme Mamou ou Mario écrites par la main du Grand-maître ou de ses Lieutenants comme Simaro Lutumba. La nostalgie que nous ressentons en écoutant certains morceaux éternels de l’OK.Jazz est un signe révélateur de la grandeur et de l’éternité de l’œuvre du Grand maître Franco. Avec Franco et l’OK.Jazz, c’est le talent musical Ne Kongo qui explose. Bien que né d’un parent Tetela, Luambo maîtrisait bien le Kikongo et était imprégné de la Sagesse Kongo dans sa parole et sa Chanson. Tout son orchestre y puisait son inspiration. Il suffit d’apprécier la profondeur des poésies de Lutumba pour s’en rendre Compte. Quand certains Ne Kongo se reniaient sous la deuxième république pour ne pas être taxés de tribalisme, Franco, en dépit de sa stature nationale et des affres dictatoriales de Mobutu, a chanté en Kikongo des chansons que tout congolais a dansées. Le Kikongo est restée une des langues la mieux utilisée dans le monde musical qui y puise presque tous les cris des Atalaku. Nous savons pourtant l’importance du cri dans le style musical congolais, ils sont indicateurs des pas de danse. Ils valorisent la chanson car son succès est lié en grande partie par la façon dont elle est dansée. Dans les villages, la plupart de ces cris occupent le temps de loisirs des enfants. Ce sont soit des chansons qui accompagnaient le récit des histoires ( BIMPA) ou les jeux des enfants à la rivière ou au clair de la lune, l’art du Baby-sitter (Le Kindesi), les cérémonies religieuses ou funéraires soit des proverbes cités ou chantés dans les binzonzi…Les chercheurs en linguistiques peuvent bien réaliser une étude là-dessus. Franco n’était pas un homme parfait. Il y avait un coté indécent dans sa chanson qui ne peut jamais l’emporter sur sa qualité de peintre non seulement d’une société gangrenée par le mal congolais, corollaire de la dictature Mobutienne mais aussi d’une communauté Ne Kongo rongée par le " Kindoki " dont les membres s’en servent non pour protéger la famille selon la spiritualité kongo mais pour y nuire. Aujourd’hui, le vide laissé par Franco se fait sentir. La musique congolaise manque de Leader Charismatique de sa taille. Aujourd’hui que le pays est détruit, divisé et victime d’une agression extérieure, qu’aurait chanté le Grand Maître, à la place de " Ya Biso Candidat Mobutu, Nzambe atindi Yo " ou de " très impoli " ? Quel camp aurait-il choisi ? Difficile de l’imaginer. Mais après Franco, ce n’est pas le déluge. Loin de Là. Même si les musiciens de l’O.K.JAZZ ne parviennent pas à suivre l’itinéraire lui tracé par son maître. De l’O.K. JAZZ à l’Empire de PEPE KALLE en passant par l’AFRIZA de Tabu Ley, c’est tout le système musical congolais qui est mis en cause. Le fait que des groupes de cette taille ayant fait le bonheur de tous disparaissent d’un jour à l’autre laisse présager un malaise que nous pouvons rechercher dans les rigidités du système musical congolais ! 2. Les rigidités du Système musical Congolais Le système musical congolais est basé sur un groupe d’orchestration musicale fait d’un (des) patron(s) et des collaborateurs(Chanteurs, instrumentistes, ballerines…) sous la dépendance du (des) premier(s) n’est-il pas en crise? L’orchestre congolais se présente comme une entreprise culturelle, une unité de production musicale faite d’un propriétaire(son fondateur) ou des propriétaires(en cas de plusieurs fondateurs) et d’autres personnes recrutées selon leurs compétences artistiques sur un contrat de subordination. Trois variantes peuvent être distinguées : 1. Souvent le fondateur en est le dirigeant principal, le propriétaire à la tête d’une organisation taillée sur mesure sur laquelle se base la gestion du groupe ( Cas de l’O.K. JAZZ. , AFRIZA, QUARTIER LATIN, BIG STARS, MULTISYSTEME…). 2. Le fondateur est différent du Président. Un système de présidence à rotation à la tête d’une structure fonctionnelle est organisé qui finit par octroyer la présidence au Leader charismatique. Le fondateur est comme le Roi qui règne sans gouverner ( Cas de Zaiko L.L.ou de Wenge à leur début). 3. La présidence collégiale où tous les fondateurs sont patrons, dirigeants au même pied d’égalité. Une structure à plusieurs têtes comme celle de Tanga Langa Stars qui aurait pu se définir comme une coopérative musicale. La variante la plus dominante est la première car les deux autres fonctionnent durant les premières années de création du fait de leur degré élevé de conflictualité en termes des compétences et des rapports humains. Par le jeu de défection, elles finissent par adopter la structure de la première variante citée. Le groupe musical congolais est focalisé sur un individu, son leader dont la disparition ou la démission s’accompagne de la faillite ou de la dislocation du groupe. Il est organisé tel que les membres du groupe mettent leurs talents à la disposition du Leader, le seul grand bénéficiaire d’un travail fait ensemble. A mon avis, ce système musical n’est pas dynamique et compétitif à cause d’un certain nombre des rigidités qu’il convient de lever à divers niveaux institutionnel, managérial, technique et social. Au plan institutionnel Il sied de noter l’absence d’un cadre normatif à même de développer la production musicale et de protéger la profession d’artistes musiciens. Si la musique sert à nous divertir, ceux qui la font exerce une profession qui doit être réglementée pour le bien des artistes, des consommateurs et de la collectivité en général. L’Etat par un dialogue social avec les professionnels de la musique doit chercher à réglementer le travail des artistes musiciens en apportant des solutions aux problèmes de perception des droits d’auteurs, de la piraterie, de la concurrence déloyale, de l’engagement des jeunes talents victimes d’une exploitation sans précédent par les seniors, d’éthique ou mieux de la déontologie musicale… L’orchestre étant une unité de production, sa création et son fonctionnement doivent obéir à des lois républicaines. Puisque ce sont des véritables sociétés, leur statut juridique doit être clairement défini pour le bien du fisc, des artistes eux-mêmes et des consommateurs. L’Etat pourra percevoir ses impôts et prévenir l’évasion, les artistes pourront jouir équitablement du fruit de leur travail et les consommateurs d’une musique de qualité. Par exemple, la formule commune en vogue du type Defao et le Big star( je préfère citer un Ne-kongo) est ambiguë et par conséquent source des conflits professionnels. Il en est aussi de la pratique de l’alternance des albums musicaux, l’un exclusivement du patron et l’autre collectif du groupe du fait qu’elle ouvre la voie aux albums parallèles( NZONZING) L’absence d’un cadre normatif expose les artistes à l’instabilité sociale et mine le développement de la musique congolaise. Presque tous les groupes musicaux de notre pays connaissent des fractures à leur apogée imputable au non-respect des engagements des uns et des autres ou à l’arbitraire de leurs responsables. Le cas de Zaiko est assez éloquent. La scission de cet orchestre a vraiment assené un coup fatal à la musique congolaise. Nous en sommes tous perdants. Au plan technique. La musique congolaise n’est pas dotée d’une grande technicité. Il est vrai que la musique est un art inné. Notre musique se singularise par un populisme hors du commun. Elle puise ses chansons, ses danses dans la rue. Elle s’apprend aussi dans la rue. Ses vedettes ne sont pas issues des écoles de musiques. Même pour des exigences modernes de cet art inné, elles ne se donnent pas la peine d’apprendre des notes musicales pour écrire les chansons qui soient interprétées par n’importe quel groupe du monde. Les performances des techniques musicales révolutionnées par l’informatique ne sont pas à leur portée. La chanson congolaise a donc du mal à s’imposer en dehors des milieux africains. Elle n’est pas sortie de son carcan traditionnel pour devenir compétitive dans un monde globalisé. Bien au contraire, elle s’est appauvrie par certaines pratiques telles que la citation monnayée des noms de personne, des bruits inutiles des dictons- pamphlets qui entrecoupent ses mélodies sans se soucier de rechercher des sons et de spectacles de qualité d’une particularité africaine. Au plan du marketing La musique congolaise a un marché exigu limité aux cercles congolais et africains, notamment de la diaspora. Sa promotion n’est pas suffisamment développée pour pénétrer dans d’autres milieux. Cela est imputable à la faiblesse de ses moyens et à la culture de nos artistes. La publicité d’un nouvel album se fait de bouche à oreilles, dans des concerts… avec des moyens de bord non basés sur une vraie stratégie de conquête de marché. Certains produits livrés sur le marché, surtout les vidéo-clips sont d’une qualité discutable donnant l’impression d’un travail fait à la hâte, inachevé. Le marché de la musique congolaise évolue selon les exigences d’une clientèle strictement nationale au point qu’elle ne livre au public des produits homogènes faits de sons et rythmes similaires, de cris et de danses identiques. L’opinion pourra se souvenir de King Kester qui aurait eu le mérite de rechercher la qualité de sons en changeant son style musical. Il n’a pas pu aller loin pour des raisons évidentes. Il est rentré au Ghetto avec Mboka na Mboka et longue histoire. Koffi ou les Bana O.K ont renoncé au style musical de la rumba pour le Kwasa-kwasa bien que le rumba ou le Jazz pouvaient les aider à étendre leur influence au-delà de leur milieu traditionnel en concurrençant la musique cubaine. Il y a quelque temps, chaque groupe avait sa danse, ses cris, aujourd’hui ce patrimoine est commun. La conséquence de cette situation est que le cycle de vie des produits musicaux congolais est trop éphémère. Il est lié à la danse ou au cri en vogue et donc déterminé par la fécondité de ces enfants de rue qui les inventent. Quand ces cris et danses changent, les artistes doivent se précipiter à mettre sur le marché de nouveaux produits pour se maintenir. Dans cette course, je ne pense pas que la chanson congolaise en gagne autant en qualité et en volume d’affaire. Nos artistes ne s’investissent pas dans la recherche des producteurs efficaces qui les peuvent sortir du ghetto ni dans des alliances professionnelles du type Youssou Ndour- Peter Gabriel. Il n’existe pas de patriotes qui investissent vraiment dans la musique aussi bien dans la promotion que dans les infrastructures. Les artistes eux-mêmes ont une préférence pour l’acquisition des biens de consommation luxueuses que des instruments qui peuvent améliorer la qualité de leurs spectacles. Au plan social La musique congolaise est privée d’éthique professionnelle et de civilité. Elle est devenue un lieu d’affrontement où les ennemis et non des adversaires ou des concurrents s’affrontent. Nous achetons des C.D où nous n’entendons que des provocations, des injures, des accusations, des paroles et cris insolents qui démontrent jusqu’à quel point l’environnement social de la musique du Congo constitue un véritable frein à son développement. Les orchestres sont devenus comme des équipes de foot ball. Là au moins deux équipes adversaires s’affrontent sur un espace clos au même moment. Les rivalités sont justifiées et quand l’équipe nationale joue, le cœur de tous battent au même rythme. Ce qui n’est pas le cas dans le domaine de la musique devenue un terrain des polémiques éternelles. La musique congolaise s’est érigée en instrument de division et non d’unité, de haine et non d’amour. Elle aime recevoir qu’elle ne donne. C’est pour cela, elle n’a pas su contribuer à la cohésion sociale. Elle ne s’intéresse pas aux initiatives de solidarité comme l’organisation des concerts de générosité. Pourquoi peut-on s’étonner de sa neutralité face à la situation actuelle du pays ? Alors qu’elle a des atouts pour sensibiliser l’opinion sur le massacre de deux millions des congolais par nos agresseurs. 3.Perspectives d’avenir Le succès apparent de la musique congolaise généré par certains faits ponctuels comme la succession de nos artistes à Bercy risque d’occulter les vrais problèmes de ce secteur qui doit s’adapter aux exigences modernes de cette profession. Nos artistes musiciens doivent devenir des professionnels pour éviter que leur carrière soit liée à la vie d’un individu ou d’un groupe musical. La musique congolaise est en crise. Sur une population de cinquante millions d’habitants, le nombre d’artistes dont les produits sont présents de façon régulière sur le marché ne dépasse pas une dizaine. Je pèse bien mes mots car nous achetons de C.D de Werra ou de Madilu et non de leurs groupes. Les femmes ont totalement disparu depuis la mort de Mpongo love et Abeti. Elles se réduisent à de petits rôles de danseuses. Les talents des jeunes sont enfermés dans des groupes pour le seul bien de leurs dirigeants. Et si ces groupes disparaissaient et que ses membres travaillaient pour leur propre compte, la situation pourrait-elle changer ? J’imagine mal un musicien qui en dix ans de carrière et d’appartenance à un groupe n’a jamais produit un album personnel. Un sculpteur peut-il passer sa vie au sein d’une entreprise d’un autre sculpteur ? Dans le cas où nous arrivions à un système où un artiste doté d’une belle voix peut l’offrir sur le marché et avoir toute la liberté de produire son propre album, où les danseuses, les guitaristes peuvent faire la même chose en ce qui les concerne en s’engageant dans divers contrats de travail…, notre monde musical ne deviendrait-il pas plus compétitif ? L’exploitation des uns par des autres ne finira-elle pas ? Peut-être que les conflits, les injures…céderont la place à un travail professionnel pour le bien des nos artistes, des consommateurs et de l’Etat congolais. Par WILLY NSINGI, Organisation Ne-Kongo Int.