1901-1991
Aspects de la civilisation africaine
Paris: Présence africaine. 1972. 140 p.
Remarques sur la culture 1
La sagesse et la question linguistique en Afrique noire
Sylla Yoro. Question 1. Votre nom est désormais lié à
une phrase que les intellectuels ont l'habitude de citer au cours de leurs
conversations : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque
qui brûle. » Voulez-vous développer, pour nos lecteurs,
cette image ?
Amadou Hampaté Bâ : Lorsque je fus nommé membre du Conseil
exécutif de l'Unesco, je me suis donné pour objectif de parler
aux Européens de la tradition africaine en tant que culture. La chose
était d'autant plus difficile que, dans la tradition occidentale, on
a établi une fois pour toutes que, là où il n'y a pas
d'écriture, il n'y a pas de culture ; à telle enseigne que
lorsque j'ai proposé pour la première fois de tenir compte des
traditions orales comme sources historiques et sources de culture, je n'ai
provoqué que des sourires. D'aucuns même demandaient avec ironie
quel profit l'Europe pourrait bien tirer des traditions africaines ! A un
interlocuteur qui me demandait un jour : « Que pourrait donc nous apporter
l'Afrique ? » je me souviens avoir répondu : « Le rire,
que vous avez perdu. » Peut-être bien pourrait-on ajouter aujourd'hui
: une certaine dimension humaine, que la civilisation technologique moderne
est en train de faire disparaître.
Le fait de n'avoir pas d'écriture ne prive pas pour autant l'Afrique
d'avoir un passé, et une connaissance. Comme le disait mon maître
Tierno Bokar : « L'écriture est une chose et le savoir en est
une autre. L'écriture est la photographie du savoir, mais elle n'est
pas le savoir lui-même. Le savoir est une lumière qui est en
l'homme. Il est l'héritage de tout ce que les ancêtres ont pu
connaître et qu'ils nous ont transmis en germe, tout comme le baobab
est contenu en puissance dans sa graine. »
Bien entendu, cette connaissance héritée et transmise de bouche
à oreille peut soit se développer, soit s'étioler. Elle
se développe là où existent des centres d'initiation
et des jeunes gens pour recevoir la formation. Elle se perd partout où
l'initiation disparaît.
La connaissance africaine est immense, variée, et concerne tous les
aspects de la vie. Le « connaisseur » n'est jamais un «
spécialiste ». C'est un généraliste. Le même
vieillard, par exemple, aura des connaissances aussi bien en pharmacopée,
en « science des terres » (propriétés agricoles
ou médicinales des différentes sortes de terre), en «
science des eaux », qu'en astronomie, en cosmogonie, en psychologie,
etc. On peut parler là d'une « science de la vie », la
vie étant conçue comme une unité où tout est
relié, interdépendant et interagissant.
En Afrique, tout est « Histoire ». La grande Histoire de la vie
comporte des sections qui seront, par exemple :
l'Histoire des terres et des eaux (la géographie)
l'Histoire des végétaux (la botanique et la pharmacopée)
l'Histoire des « fils du sein de la terre » (la minéralogie)
l'Histoire des astres (astronomie, astrologie)
l'Histoire des eaux, etc.
Ces connaissances sont toujours concrètes et donnent lieu à
des utilisations pratiques.
Dans l'ordre des connaissances, on commence « par en-bas », c'est-à-dire
par les êtres et les choses les moins développés ou les
moins animés par rapport à l'homme, pour remonter jusqu'à
l'homme.
La terre, considérée comme « nombril » du monde,
est l'habitat principal des trois sortes d'êtres, ou trois modes de
manifestations de la vie :
Au bas de l'échelle, on trouve les êtres inanimés, dits
« muets », dont le langage est considéré comme
occulte, étant incompréhensible ou inaudible pour le commun
des mortels. C'est le monde de tout ce qui est contenu à la surface
de la terre (sable, eau, etc.) ou en son sein (minéraux, métaux,
etc.).
Viennent ensuite les êtres « animés immobiles ».
Il s'agit des vivants qui ne se déplacent pas. Ce sont les végétaux,
qui peuvent étendre et déployer leurs bras dans l'espace, mais
dont la tige ou le tronc ne peut se mouvoir.
Enfin, les « animés mobiles », qui vont du plus minuscule
des animaux jusqu'à l'homme, en passant par toutes les classes d'animaux.
Chacune de ces catégories se trouve elle-même subdivisée
en trois groupes :
Parmi les inanimés muets, on trouve :
les inanimés solides
les inanimés liquides
les inanimés gazeux (littéralement : « fumants »).
Parmi les animés immobiles, on trouve
les végétaux rampants
les végétaux grimpants
les végétaux à station verticale, qui constituent la
classe supérieure.
Les animés mobiles comprennent :
les animaux terriens (parmi lesquels les animaux sans os, tels que vers,
etc., et les animaux avec os)
les animaux aquatiques
les animaux volants.
Ces neuf classes d'êtres constituent des périodes d'enseignement
spécifiques, mais qui ne sont pas forcément successives ou progressives.
L'enseignement est en effet lié à la vie et dispensé
au gré des circonstances qui se présentent. Si, par exemple,
un serpent jaillit tout à coup des broussailles, ce sera l'occasion,
pour le vieux maître, de donner une leçon sur le serpent. Selon
que son auditoire sera constitué d'enfants ou d'adultes, il orientera
différemment son discours. Il pourra parler des légendes du
serpent, ou des remèdes qui peuvent guérir sa morsure. S'il
est entouré d'enfants, il s'étendra plus volontiers sur les
méfaits du serpent, pour leur apprendre à s'en méfier.
L'étude de la terre, des eaux, de l'atmosphère et de tout ce
qu'elles contiennent en tant que manifestations de vie, constitue l'ensemble
des connaissances humaines, légué par la tradition. Mais la
plus grande de toutes les « histoires », la plus développée,
la plus signifiante, c'est l'histoire de l'homme lui-même, qui se trouve
au sommet des « animés mobiles ».
C'est la connaissance de l'homme et l'application de cette connaissance dans
la vie pratique qui fait de l'homme un être « supérieur
» dans l'échelle des vivants. Alors seulement peut-on dire qu'il
est dans l'état de « neddhaaku » (peul) ou de «
maayaa » (bambara), c'est-à-dire dans l'état d'homme
complet.
L'histoire de l'homme comprend, d'une part, les grands mythes de la création
de l'homme et de son apparition sur la terre, avec la signification de la
place qu'il occupe au sein de l'univers, le rôle qu'il doit y jouer
(essentiellement un rôle axial d'équilibre) et sa relation aux
forces de vie qui l'entourent et qui l'habitent , elle comprend, d'autre
part, l'histoire des grands ancêtres, les innombrables contes éducatifs,
initiaques ou symboliques et, enfin, l'histoire tout court, avec les grandes
traditions royales, les chroniques historiques, les épopées,
etc.
La tradition transmise oralement est si précise et si rigoureuse que
l'on peut, avec divers recoupements, reconstituer les grands événements
des siècles passés dans les moindres détails, notamment
la vie des grands Empires ou des grands hommes qui ont illustré notre
histoire. C'est notamment en me basant sur les diverses traditions orales
que j'ai pu reconstituer l'histoire de l'Empire peul du Macina au XVIIIe
siècle. Ce sont également ces recoupements des traditions orales
qui ont permis à mon ami Boubou Hama, du Niger, de fournir sa volumineuse
production sur l'histoire et les connaissances traditionnelles des peuples
africains.
Dans les civilisations orales, la parole engage l'homme, la parole est l'homme.
D'où le respect profond des récits traditionnels légués
par le passé, dont il est permis d'embellir la forme ou la tournure
poétique, mais dont la branche reste immuable à travers les
siècles, véhiculée par une mémoire prodigieuse
qui est la caractéristique même des peuples à tradition
orale. Dans la civilisation moderne, le papier s'est substitué à
la parole. C'est lui qui engage l'homme. Mais peut-on dire en toute certitude,
dans ces conditions, que la source écrite est plus digne de confiance
que la source orale, constamment contrôlée par le milieu traditionnel
?
Il n'est pas inutile de préciser ici qu'en Afrique, au côté
visible et apparent des choses, correspond toujours un aspect invisible et
caché qui en est comme la source ou le principe. De même que
le jour sort de la nuit, toute chose comporte un aspect diurne et un aspect
nocturne, une face apparente et une face cachée. A chaque science
apparente correspondra donc toujours une science beaucoup plus profonde,
spéculative et, peut-on dire, ésotérique, basée
sur la conception fondamentale de l'unité de la vie et de l'inter-relation,
au sein de cette unité, de tous les différents niveaux d'existence.
Il y a là un domaine qui, pour être moins immédiatement
exploitable, n'en mérite pas moins d'être approfondi et exploré
avant que les derniers dépositaires de cette science ne disparaissent.
Comme nous l'avons vu, la connaissance africaine est donc une connaissance
globale, une connaissance vivante, et c'est pourquoi les vieillards qui en
sont les derniers dépositaires peuvent être comparés à
de vastes bibliothèques dont les multiples rayons sont reliés
entre eux par d'invisibles liens qui constituent précisément
cette « science de l'invisible », authentifiée par les
chaînes de transmission initiatique.
Jadis, cette connaissance se transmettait régulièrement de
génération en génération, par les rites d'initiation
et par les différentes formes d'éducation traditionnelle. Cette
transmission régulière s'est trouvée interrompue du
fait d'une action extérieure, extra-africaine : l'impact de la colonisation.
Celle-ci, venant avec sa supériorité technologique, avec ses
méthodes et son idéal de vie propres, a tout fait pour substituer
sa propre façon de vivre à celle des Africains. Comme on ne
sème jamais dans la jachère, les puissances coloniales ont
été obligées de « défricher » la
tradition africaine pour pouvoir y planter leur propre tradition.
L'école occidentale a donc d'abord commencé par combattre l'école
traditionnelle africaine et à pourchasser les détenteurs des
connaissances traditionnelles. C'était l'époque où tout
guérisseur était jeté en prison comme « charlatan
» ou pour « exercice illégal de la médecine »...
C'était aussi l'époque où l'on empêchait les enfants
de parler leur langue maternelle, afin de les soustraire aux influences traditionnelles.
A telle enseigne qu'à l'école, l'enfant qui était surpris
en train de parler sa langue maternelle se voyait affublé d'une planchette
appelée « symbole » sur laquelle était dessinée
une tête d'âne, et se voyait privé de déjeuner...
Les graines de cette nouvelle tradition, une fois semées, ont crû
et porté des fruits. C'est pourquoi la jeune Afrique, née de
l'école occidentale, a plutôt tendance à vivre et à
penser à l'européenne, ce qu'on ne saurait lui reprocher, car
elle ne connaît que cela. L'élève vit toujours selon
les règles de son école.
A l'époque coloniale, la transmission initiatique, qui se faisait jadis
au grand jour et d'une manière régulière, dut se réfugier
dans une sorte de clandestinité. Petit à petit, l'éloignement
des enfants de leurs familles a fait que les vieillards n'ont plus trouvé
autour d'eux les jeunes gens susceptibles de recevoir leur enseignement.
L'initiation sortit peu à peu des cités pour se réfugier
dans la brousse. Mais le dernier coup lui fut porté par l'avènement
de l'indépendance sur la base d'idées et d'idéologies
exclusivement européennes. Alors que le colonialisme, en effet, suscitait
des réserves et pénétrait peu en brousse, ces mêmes
idées européennes, véhiculées par les partis
politiques modernes, ont mobilisé les masses jusque dans le moindre
recoin de brousse , de telle sorte que la transmission ne trouve presque
plus de terrain où s'exercer.
A une époque où divers pays du monde, par l'intermédiaire
de l'Unesco, consacrent argent et efforts pour sauver les grands monuments
de Nubie menacés par les eaux du barrage d'Assouan, n'est-il pas plus
urgent encore de sauver le prodigieux capital de connaissances et de culture
humaine accumulé au cours des millénaires dans ces fragiles
monuments que sont les hommes, et dont les derniers dépositaires sont
en train de disparaître ?
De nos jours, du fait de la rupture dans la transmission traditionnelle, quand
l'un de ces sages vieillards disparaît, ce sont toutes ses connaissances
qui s'engloutissent avec lui dans la nuit. Et je ne souhaite cela ni pour
l'Afrique, ni même pour l'humanité.
Question 2. L'un des problèmes essentiels qui se posent à l'Afrique
actuelle est le problème linguistique.
Vous êtes l'un des rares écrivains du Soudan et du Sahel
occidentaux à parler et à écrire parfaitement votre
langue maternelle : le fulfulde. Parlez-nous un peu des problèmes concernant
l'écriture de cette langue et des langues africaines en général.
On ne sait pas exactement depuis combien de temps le peul est écrit
en caractères arabes. Cette écriture cependant n'était
pas systématisée. Une étude linguistique, à la
manière occidentale, n'avait pas été faite au préalable
afin de fixer pour chaque phonème un caractère précis,
de telle sorte que l'écriture variait avec chaque région, quand
ce n'était pas avec chaque marabout, chacun adoptant son propre système
d'alphabétisation pour certains phonèmes. Il en résultait
qu'un compositeur ou écrivain n'ayant pas son texte bien en tête
ne pouvait plus se au bout de six mois ! La seule exception connue est celle
du Fouta Djalon où, grâce à une longue pratique de l'écriture,
on arrivait à peu près à se relire, quoique avec difficulté.
Avant de commencer à servir à l'I.F.A.N., à Dakar, où
j'eus à me pencher sur ces problèmes, j'avais eu des contacts
avec des linguistes tels que le colonel Figaret, Gilbert Vieillard
et Gaden, qui étaient de grands « foulanisants », c'est-à-dire
des spécialistes de la langue peule. Mais chacun d'eux avait sa manière
propre de transcrire cette langue, et les systèmes différaient
encore selon que l'on avait affaire à des professeurs français
ou anglais.
Dès cette époque, j'ai toujours eu à coeur d'oeuvrer
de manière que toute l'Afrique disposât, pour chaque idiome donné,
d'un alphabet approprié, élaboré en tenant compte des
progrès linguistiques accomplis par les spécialistes européens.
La grande difficulté, pendant longtemps, tint au fait que l'éducation
nationale coloniale n'était pas favorable au maintien des langues ethniques
et qu'elle appliqua tous ses efforts à y substituer sa propre langue.
Nous avons indiqué, dans la réponse précédente,
le sort que subissaient les enfants des écoles surpris en train de
parler leur langue maternelle...
Cette pratique paternaliste a finalement comporté un aspect pratique
hautement bénéfique pour l'Afrique. En effet, aucune langue
africaine n'aurait pu être imposée à l'ensemble des peuples
africains en tant que langue unique, les rivalités tribales étant
encore trop prononcées. Un Bambara, par exemple, ne saurait pour rien
au monde adopter la langue peule comme langue de culture, et inversement
car, pour chacun de ces peuples, ce serait abdiquer sa personnalité
au profit de l'autre. Or, la langue française étant la langue
du plus fort, celui-ci ne s'est pas embarrassé de ces considérations
et l'a imposée d'autorité. Il en est de même pour l'anglais
dans les pays anglophones.
Certes, la langue coloniale n'encourage pas et ne développe pas les
originalités claniques. Par contre, elle a pu créer une unité
linguistique difficilement réalisable par d'autres moyens, de telle
sorte que mon ami Félix Houphouët-Boigny et moi-même pouvons
communiquer par le truchement de la langue française... Si cette langue
n'était pas là, nous serions aussi étrangers l'un à
l'autre qu'un Russe peut l'être d'un Sénégalais !
Considérant l'unité créée par la langue française
qui pourtant était une langue étrangère, mon idée
dominante fut d'arriver à créer une unité linguistique
des ethnies à travers l'étendue de l'Afrique. Prenons le cas
des Peuls, par exemple. Toutes les tribus peules, qui se trouvent dispersées
depuis la Guinée jusqu'en Afrique orientale, parlent une langue commune.
L'unité culturelle de leur ethnie pourrait être accomplie s'ils
disposaient d'un système de transcription unique, lequel pourrait
mettre en valeur toute la richesse dialectale de la langue et même
corriger les différences survenues au cours du temps avec la dispersion.
La langue peule pourrait ainsi devenir l'une des langues de culture de base.
Il en va de même pour le bambara, qui recouvre également de
très grandes étendues, pour le haoussa, le sonraï, etc.
Ainsi, en unifiant l'écriture des principales langues de l'Afrique,
pourrait-on arriver à créer de grandes unités ethniques
à travers la diversité des Républiques, puisque ces ethnies
sont dispersées à travers différents pays. Il y aurait
une unité dans la diversité.
Je tiens cependant à bien souligner que mon intention n'est nullement
d'aller à l'encontre de l'usage culturel et politique de la langue
française, qui constitue pour nous un remarquable instrument d'unité
linguistique et de communication avec le monde, tout en nous ouvrant des
perspectives scientifiques et économiques universelles. C'est pourquoi
je souhaite de tout coeur longue vie et succès à la «
francophonie » !
La réhabilitation des langues africaines de base permettrait, de son
côté, de mettre en valeur la tradition originale de chaque ethnie,
de penser dans sa langue, de récolter les traditions dans sa langue
sans en perdre la saveur ni la finesse, comme il arrive inévitablement
dans les traductions qui « manquent de sel » par rapport à
l'original.
C'est pourquoi j'ai demandé à l'Unesco de repenser, dans le
cadre de son aide à l'Afrique et de la lutte contre l'analphabétisme,
le problème de la transcription des langues africaines en uniformisant
un alphabet en caractères latins, ce dernier étant davantage
diffusé et plus facilement applicable aux études modernes.
Il s'agissait pour moi d'aider l'Afrique à préserver et à
développer sa propre personnalité, et de lui permettre de parler
d'elle-même. Il appartient en effet aux Africains de parler de l'Afrique
aux étrangers, et non aux étrangers, si savants soient-ils,
de parler de l'Afrique aux Africains. Comme le dit un proverbe malien : «
Quand une chèvre est présente, on ne doit pas bêler à
sa place ! » Trop souvent, en effet, on nous prête des intentions
qui ne sont pas les nôtres, on interprète nos coutumes ou nos
traditions en fonction d'une logique qui, sans cesser d'être logique,
n'en est pas une chez nous. Les différences de psychologie et d'entendement
faussent les interprétations nées de l'extérieur.
Citons un exemple : pour un Européen, regarder directement quelqu'un
dans les yeux est un signe de franchise et de droiture, alors qu'en Afrique
c'est une insolence. En signe de respect, l'Africain baisse les yeux, tandis
que l'Européen regarde. Dans les deux cas, le but recherché
est la politesse, mais les moyens et le comportement diffèrent. Chez
nous, pour honorer, on se déchausse. Les Européens, eux, se
découvrent et la dernière des impolitesses, pour eux, est de
rester coiffé. Lorsque mon ami Boubou Hama se présenta pour
la première fois à son commandant de cercle, en tant que premier
instituteur du Niger, il se déchaussa pour l'honorer. Loin d'en être
touché, le commandant de cercle lui reprocha cette manie ridicule
de se déchausser, alors qu'il avait l'insolence de rester coiffé
!
L'explication et l'interprétation des traditions africaines doit donc
partir de l'Afrique elle-même — sans pour autant méconnaître
les efforts remarquables accomplis, en ce domaine, par certains ethnologues
de grande qualité.
L'abandon de nos langues nous couperait tôt ou tard de nos traditions
et modifierait tôt ou tard la structure même de notre esprit.
Ce serait amputer irrémédiablement l'humanité d'une de
ses richesses, d'un style de vie profondément humain, fraternel et
équilibré, de plus en plus rare dans l'humanité moderne.
Après avoir provoqué beaucoup de sourires et d'ironie, l'idée
lancée à l'Unesco fit peu à peu son chemin et trouva
son aboutissement en 1966, avec le Congrès de Bamako organisé
par l'Unesco et réunissant la plupart des pays de l'Ouest africain
en vue de l'uniformisation de la transcription des langues africaines. A
l'heure actuelle, la plupart des Etats de l'Afrique occidentale francophone
ont adopté l'alphabet conçu à Bamako et officiellement
reconnu par leurs gouvernements.
Le Sénégal est allé de l'avant en décidant que
les langues africaines seraient désormais enseignées à
l'université. Certains linguistes africains qui ont reçu une
formation scientifique occidentale, tels que Paté Diagne et Alfa Sow,
pour n'en citer que deux, ont à coeur de travailler dans cette direction
et ont déjà accompli d'importants travaux. De mon côté,
j'ai fait publier par l'Unesco un conte initiatique peul (contenant un enseignement
pratique, psychologique et ésotérique), comportant à
la fois la version originale peule (dans l'alphabet uniformisé) et
la traduction française.
Pourquoi écrire les langues africaines ? dira-t-on. Parce qu'elles
seules peuvent permettre, en tant qu'instruments de méditation, de
pénétrer l'âme réelle de l'Afrique. Quelle que
soit la beauté d'une traduction, il manquera toujours ce « quelque
chose » qui fait la spécificité de la langue originelle,
la couleur, la configuration et le contenu de son esprit, sa conception des
choses et sa manière de les rendre.
Le verbe est créateur. Il maintient l'homme dans sa nature propre.
Dès que l'homme change de langage, il change d'état. Il se coule
dans un autre moule.
Les Peuls ont coutume de dire que l'individu est constitué par trois
choses essentielles : son aspect physique, son parler et son travail (son
métier). Il peut perdre une ou deux de ces trois qualités sans
cesser d'être lui-même. Mais le jour où il perd les trois,
il devient « quelqu'un d'autre ». Il n'est plus de son ethnie.
Les grandes capitales africaines connaissent bien ce type d'homme «
hybride ».
Sur ces trois qualités cependant, la qualité essentielle est
le langage. On connaît, par exemple, des Bambaras qui, en perdant leur
idiome, se sont si parfaitement « foulanisés » qu'ils
se sont confondus avec les Peuls, et vice versa.
Si j'ai fait porter tous mes efforts sur la sauvegarde de la langue peule
en particulier et des langues africaines en général, c'est
précisément pour éviter cette dépersonnalisation.
Non pas par chauvinisme. mais parce que la beauté d'un tapis vient
de la variété de ses couleurs. Ainsi en va-t-il de l'Humanité.
Question 3. Vous êtes, avec le vieux Boubou Hama, du Niger, l'un
des fondateurs de l'Institut de tradition orale de Niamey. Voulez-vous présenter
à nos lecteurs cette grande entreprise : les motifs et la date de
sa création, ses réalisations et les projets qui concernent
son éventuelle extension.
Au lendemain de l'indépendance du Mali, je fus chargé par le
gouvernement de mon pays de réorganiser le centre « I.F.A.N.
» de Koulouba-Bamako. J'en fis un « Institut des Sciences humaines
», avec l'espoir que la situation géographique de Bamako permettrait
à ce centre de rayonner dans toute l'ancienne Afrique occidentale
et de travailler en étroite collaboration avec les centres de ces
pays.
Les diverses réunions et congrès qui se tinrent a Ibadan, Lagos,
Accra, Abidjan, Bamako, Niamey, Tombouctou et Ouagadougou, où participèrent
la plupart des pays francophones et anglophones de l'Ouest africain, permirent
de dégager des formules de travail en commun. C'est en se basant sur
les résultats des travaux de ces assemblées que l'Unesco admit
le principe de la prise en considération des traditions orales en
tant que sources historiques pour la rédaction de l'Histoire générale
de l'Afrique, rédaction actuellement en cours. En 1964, la Conférence
générale de l'Unesco décida d'inclure dans son programme
prioritaire l'aide aux centres nationaux de recherches sur les traditions
orales.
Malheureusement, en raison de circonstances politiques et économiques,
le Mali ne put, à l'époque, jouer le rôle dont j'avais
rêvé pour lui. Par contre, grâce à la présence
du président de l'Assemblée nationale Boubou Hama, chercheur,
ancien directeur de l'I.F.A.N. de Niamey, écrivain, poète, historien,
philosophe et avant tout éminent traditionaliste, grâce également
à l'attitude bienveillante du président Hamani Diori et de
son gouvernement, la République du Niger s'est offerte pour lancer,
en plus de son propre « Centre national de Recherches et de Sciences
humaines (ancien I.F.A.N.), un nouveau « Centre régional de
documentation pour la Tradition orale » (C.R.D.T.O.) appelé
à devenir une institution internationale africaine.
Je dois entreprendre prochainement une tournée, en partie financée
par l'Unesco, auprès des gouvernements des Etats de l'Ouest africain,
en vue d'obtenir leur adhésion à ce grand Centre régional,
dont le siège provisoire est à Niamey.
An cours de mon dernier entretien avec mon ami, le président de la
République Félix Houphouët-Boigny, en sa qualité
de ministre de l'Education nationale de son pays, j'ai pu constater tout l'intérêt
qu'il entend attacher désormais à la recherche et à
l'exploitation des traditions, en ce qu'elles peuvent aider à la connaissance
profonde de l'âme africaine et à la sauvegarde de son identité,
sans pour autant, comme je l'ai toujours dit, négliger les progrès
scientifiques et techniques que notre temps impose à l'humanité.
De son côté, le gouvernement du Niger, avec l'aide du F.A.C.
(section des Nations unies), a entrepris la construction d'un vaste bâtiment
à Niamey, de conception fonctionnelle et dans un style s'harmonisant
avec le site, pour une somme de 68 millions de francs C.F.A., afin d'offrir
un lieu de travail adéquat au Centre régional.
Ce Centre a pour vocation essentielle la collecte systématique et
intensive, avec un personnel formé à cet effet, des traditions
orales en tant que sources de culture et véhicules de pensée
et de civilisation africaine, dont les dépositaires traditionnels ont
commencé à disparaître.
Cette collecte doit permettre d'approfondir et de mieux faire connaître
les cultures africaines, à une heure où tous les Africains éprouvent
le besoin de prendre une pleine conscience de leurs origines et de leur histoire,
afin de mieux situer leur évolution contemporaine. Elle doit également
permettre aux rédacteurs de l'Histoire générale de l'Afrique
de tenir compte de sources orales jusqu'alors non encore exploitées.
Le Centre régional (C.R.D.T.O.) a également pour objectif :
le développement de l'étude scientifique des langues africaines
en vue de leur utilisation comme moyen et matière d'enseignement, avec
élaboration des, ouvrages indispensables à cet effet, cette
action rentrant dans le cadre du programme d'alphabétisation en langues
africaines
le développement de l'emploi systématique des langues africaines
à la radio, télévision, cinéma et théâtre
la diffusion de livres, revues et journaux en langues africaines, ainsi que
la traduction d'oeuvres représentatives des autres cultures en langues
africaines.
Depuis sa création, non seulement le Centre a organisé une
réunion des directeurs des divers Centres nationaux des autres pays,
afin d'uniformiser leur travail, mais il a effectué diverses réalisations
parmi lesquelles : un stage de techniciens pour la prise de son, un film
sur un conteur haoussa et un très grand nombre d'enregistrements sonores
sur les traditions des diverses ethnies de la savane.
De nombreuses publications ont déjà été réalisées,
parmi lesquelles
la Voie de l'éducation peule
la liste généalogique du Gobir
certains de mes travaux personnels
un grand nombre de recueils de traditions historiques sur des ethnies du
Niger, du Mali, du Cameroun, du Nigeria, etc.
Signalons également l'octroi de bourses de recherches à différents
nationaux et une aide en matériel (surtout d'enregistrement) aux centres
nationaux des autres pays.
Les projets actuellement en cours s'inscrivent dans les objectifs précisés
ci-dessus avec la poursuite intensive de la collecte des traditions, le projet
de création d'un Institut en vue d'aider les services d'alphabétisation
et de diffuser des connaissances élémentaires d'hygiène,
d'agriculture et de sciences pratiques, et une action en vue de promouvoir
l'emploi des langues africaines dans la vie économique et culturelle
des populations.
Je crois utile de signaler que, de son côté, le président
Boubou Hama, de sa propre initiative, a entrepris le sauvetage des manuscrits
des auteurs africains lettrés en langue arabe. Actuellement, la collection
ainsi constituée compte déjà plus de 1 200 manuscrits
des plus rares, provenant de toutes les parties de l'Afrique.
Pour conclure, je formulerai le voeu que les chefs d'Etats africains réservent
le meilleur accueil à ce projet de travail en commun qui leur sera
soumis. L'entreprise est importante, généreuse et indispensable.
Elle nous donne l'espoir de faire revivre l'Afrique, de faire sortir de la
nuit son passé, ses gloires et ses valeurs, et de lui permettre, enfin,
d'apporter sa quote-part dans le patrimoine culturel de l'humanité.
Question 4. Vous êtes écrivain peul et vous avez publié
tout récemment dans cette langue un récit initiatique aux éditions
« Classiques Africain » : Kaydara. Voulez-vous nous résumer
cet ouvrage et nous en signifier la symbolique ?
La vie éducative peule comporte trois grandes phases :
l'enseignement et l'éducation de la jeunesse, allant de la naissance
a vingt et un ans
l'enseignement dispensé aux adultes, pour approfondir les connaissances
déjà reçues, allant de vingt et un à quarante-deux
ans
enfin à partir de cet âge, l'individu devient enseignant à
son tour et doit, jusqu'à soixante-trois ans, rendre ce qu'il
a reçu. Après soixante-trois ans, il peut soit continuer d'enseigner,
soit s'arrêter ; on considère de toute façon qu'il a
dûment rempli son rôle d'homme.
Cette éducation est donc donnée par les anciens (les «
vieux », terme qui est loin d'être péjoratif comme il
l'est parfois en Europe). Il peut comporter une partie pratique « sur
le terrain » (élevage, chasse, et même parfois agriculture,
là où les Peuls n'ont pas de « rimaybhes », ou
serviteurs agriculteurs). Il comporte également une très importante
partie orale.
L'enseignement n'est pas donné d'une manière systématique
à la manière occidentale moderne, c'est-à-dire avec un
programme progressif échelonné et bien réparti dans
le temps. Ici, l'enseignement élémentaire, moyen ou supérieur
est donné en même temps, selon les événements et
les circonstances, et constitue toujours une leçon de langage en action.
La vue d'un événement incite le maître à en tirer
des leçons pour ses élèves, en fonction de leur état
de compréhension. Par exemple, la vue d'une caravane de petites fourmis
transportant une sauterelle lui permettra de donner tout un cours, non seulement
sur la fourmi et la sauterelle, mais sur l'utilité de la solidarité
et sur la grande force que constitue l'union de petites forces assemblées.
Il s'agit donc ici d'un enseignement par symboles et par paraboles.
Le conte initiatique Kaydara représente précisément ce
type d'enseignement par symboles. Dans ce conte, on nous présente trois
héros entreprenant un voyage, ou plutôt une quête, dont
le but est la réalisation plénière de l'individu parvenu
à percer le mystère des choses et de la vie. L'homme, en effet,
est considéré comme pouvant vivre selon trois états :
un état grossier, tout extérieur, appelé « écorce
»
un état médian, déjà plus affiné, appelé
« bois »
un état essentiel, central, appelé « coeur ».
Parmi les trois héros de ce conte, deux d'entre eux représentent
l'un « l'écorce » et l'autre « le bois ». Ils
ne termineront pas leur voyage. L'un sera jeté, comme l'écorce,
l'autre brûlé, comme le bois. Seul le troisième, Hammadi,
qui représente « le cœur », arrivera à bon port,
ayant franchi victorieusement les subtiles épreuves semées sur
son chemin. Finalement, non seulement il bénéficiera de son
propre voyage, mais également de celui de ses deux compagnons, récupérant
et l'écorce et le bois, reconstituant ainsi en lui l'arbre de la connaissance.
Chacun de ces trois voyageurs symbolise donc un état de notre être
total.
Ils entreprennent un voyage dans un monde « souterrain », c'est-à-dire
le monde des significations cachées derrière l'apparence des
choses, le monde des symboles, où tout est signifiant, où tout
parle pour qui sait entendre. Au cours de ce voyage, ils rencontrent des
événements ou des animaux dont chacun est un symbole à
déchiffrer. Il y a ainsi onze étapes avant de parvenir au cœur
du « pays de Kaydara », foyer d'où jaillissent les forces
de la vie.
Parmi les symboles rencontrés et les enseignements dispensés
sur leur chemin, il n'y a rien qui ne soit interprétable en vue de
son application dans la vie courante. Prenons, par exemple, le caméléon,
que rencontrent nos voyageurs au cours de leur « descente » au
pays de Kaydara.
Comme tout symbole, celui-ci comporte une interprétation positive et
une interprétation négative, en raison du dualisme inhérent
à toute chose. Comme nous l'avons dit à l'occasion de la question
n° 1, de même que la journée est composée d'une face
obscure (la nuit) et d'une face lumineuse (le jour), toute chose comporte
deux aspects, l'un diurne et l'autre nocturne.
Dans son aspect faste, ou diurne, le caméléon représente
un être extrêmement prudent et avisé, adroit, et dont l'idéal
reste fermement fixé. En effet, le caméléon ne tourne
jamais sa tête pour regarder à droite ou a gauche. Personne
ne peut le faire dévier de la direction qu'il a prise. Seuls ses yeux
tournent pour regarder autour de lui. Les yeux représentent ici les
moyens qui lui permettent, sans perdre son but, d'examiner les conditions
environnantes. En outre, dans l'intérêt de son évolution,
il prend la couleur de l'ambiance, c'est-à-dire qu'il s'adapte aux
conditions de l'endroit qu'il traverse, de manière à ne pas
heurter. Il s'agit là non d'hypocrisie, mais de sage prudence.
Le caméléon ne s'empêtre pas dans des affaires incertaines.
En effet, il ne pose ses pattes que tout doucement pour voir si le sol ne
va pas s'enfoncer sous ses pieds. Sa queue préhensile lui permet de
se « couvrir » et d'assurer ses arrières. Son corps petit
en effet se balancer dans le vide tandis que sa queue reste solidement accrochée
à une branche. Sa langue, qui est très longue, lui permet de
tâter avant de se précipiter sur une proie, symbole de la prudence
d'un homme qui n'agit pas à la légère et qui ne s'engage
que lorsqu'il est sûr de gagner. Le caméléon dit : «
J'envoie nia langue tâter le terrain, avec au moins la ressource de
la ramener si je ne peux ramener la proie. » Cette prudence s'adresse
à tout le monde, mais particulièrement aux chefs et aux rois
afin qu'ils n'engagent pas imprudemment la destinée de leur peuple.
Dans son aspect nocturne, ou négatif (il s'agit du défaut de
la qualité ... ), le caméléon symbolisera l'hypocrisie,
le retard, l'apathie et l'entêtement, tandis que ses yeux se tournant
dans toutes les directions symboliseront l'indiscrétion.
A un autre moment de leur voyage, nos héros rencontrent une outarde
a une seule patte, et battant de
l'aile. Ils se précipitent sur elle, en vain, pour l'attraper, et
chaque fois elle leur échappe. L'événement représente
ici la lutte en vue de « gagner le monde », et l'outarde symbolise
le profit matériel que l'on croit pouvoir gagner facilement. Parce
qu'elle n'a qu'une patte et bat de l'aile, on imagine la proie facile. On
se rue pour l'attraper, et chaque fois elle vous file entre les pieds. Ceux
qui cherchent le gain ou la puissance, s'ils sont amis au départ, finissent
toujours par être ennemis à l'arrivée, et par chuter.
Ainsi nos trois héros se cognent-ils la tête et tombent à
la renverse sur le dos. L'appétit du gain matériel les pousse
à recommencer, et ils tombent ainsi trois fois de suite, car on peut
rarement profiter de la leçon la première fois.
Dans le monde souterrain de Kaydara, tous les événements, animaux
et symboles rencontrés sont donc comme des miroirs qui renvoient à
l'homme sa propre image, sous des angles différents. Pour les Peuls,
comme certainement pour beaucoup d'autres traditions africaines, ce sont
les êtres mêmes de la nature qui fournissent les symboles de
leur enseignement, et le monde environnant devient comme un grand livre qu'il
faut apprendre à déchiffrer.
Lorsque nos trois héros atteignent le coeur dit pays de Kaydara, au-delà
des onze étapes symboliques, la Force Suprême (en l'occurrence
Kaydara, représentant de Geno, Dieu suprême et inconnaissable)
leur dévoile certains de ses secrets et met à leur disposition,
pour leur chemin de retour, de l'or, c'est-à-dire un moyen de puissance,
aussi bien matérielle que spirituelle — l'interprétation pouvant
jouer à différents niveaux.
Seul Hammadi, le héros victorieux, prouvera qu'avec l'or on
peut faire de grandes et utiles réalisations. Ses deux compagnons apporteront
la preuve qu'une fortune mal utilisée, c'est-à-dire à
des fins uniquement égoïstes et personnelles, devient un instrument
de perte.
Sur un autre plan, cet or, c'est aussi la connaissance, dont on peut faire
un usage bon ou mauvais. C'est également la haute sagesse et la royauté
de l'homme, la véritable royauté qui permet à un homme
en haillons de ne pas être complexé devant un homme habillé
de soie. L'or est inattaquable et l'oxyde ne petit le ronger. Ainsi en va-t-il
de l'âme d'un homme arrivé à sa réalisation intérieure
plénière. C'est cet homme qu'on appelle « l'homme complet
», (« neddho », en peul).
En fait, le chemin du retour vers le monde habituel des hommes représente
la phase la plus importante du voyage de nos trois héros. Des épreuves
particulières et déterminantes les y attendent, liées
à l'usage qu'ils feront de leur or. Seul Hammadi franchira les épreuves
avec succès, grâce aux conseils d'un petit vieux en haillons
(qui n'est autre que Kaydara déguisé) auquel il aura accepté
de donner son or en échange de son enseignement. Il reviendra dans
le monde des hommes, ayant récupéré non seulement son
or, mais également l'or de ses deux compagnons disparus en cours de
route. Ainsi, parce qu'il aura écouté les conseils d'un vieux
et n'aura pas violé les interdits, Hammadi, sans l'avoir cherché,
gagnera finalement la royauté convoitée par l'un de ses compagnon
et la richesse convoitée par l'autre.
Comme nous l'avons dit, plusieurs niveaux d'interprétation sont possibles
pour ce conte qui a la propriété de pouvoir s'appliquer à
n'importe quelle circonstance de la vie pour en tirer un enseignement. Appliquant
ses symboles aux problèmes qui nous préoccupent, nous pouvons
dire qu'ici, accepter les conseils du vieux et ne pas violer les interdits,
c'est ne pas abdiquer sa personnalité de base et ne pas faire table
rase de tout au profit de coutumes exclusivement étrangères,
alors que nous en avons chez nous de valables sur lesquelles peut s'édifier
et notre société et notre personnalité. Selon le proverbe
malien :
« Un morceau de bois a beau séjourner dans l'eau, il ne deviendra
pas caïman... »
Un pays peut bien importer des plantes étrangères pour les
adapter sur son sol, s'il s'y prête. Il est même de son devoir
de tout faire pour mettre sa terre en valeur, afin qu'elle donne beaucoup
de plantes et de bons fruits. Le danger, c'est de vouloir changer sa terre,
cri mettre une autre à sa place ; c'est vouloir, par exemple, amener
une terre nordique en Afrique, pour y faire pousser du mil ! Il est fort
probable qu'il n'en sortira rien de bien nourrissant.
Retrouvons notre terre, elle nous nourrira ! et peut-être même
offrira-t-elle ses fruits savoureux à d'autres nations qui en ont perdu
le goût. Retrouvons notre personnalité africaine propre, et
peut-être alors pourra-t-on parler d'unité africaine. Retrouvons-nous
nous-mêmes, et peut-être alors pourrons-nous tendre à l'ami
étranger non plus la main d'un mendiant, mais la main d'un frère.
Question 5. Quels conseils pratiques donnez-vous, pour terminer, aux
jeunes qui envisagent de faire une carrière dans la tradition orale
?
Les traditions orales se récoltant auprès des vieux, la première
chose que je conseillerai aux jeunes est d'apprendre la manière d'aborder
les vieux qu'ils veulent visiter. Qu'ils se renseignent au préalable
sur les coutumes locales. Tous les vieux, en effet, ne s'abordent pas de
la même manière.
Avant toute chose, il faut avoir une attitude respectueuse — c'est la base
commune à tous — et se présenter comme un élève
et non comme un savant.
Nos jeunes doivent apprendre à faire taire leur curiosité à
la manière scolaire moderne, pour écouter avec une infinie
patience ce qui pourrait sembler, de prime abord, n'être que le verbiage
des vieux. Ceux-ci ne se livrent pas du premier coup. Ils soupèsent
et évaluent leur interlocuteur, afin d'apprécier ses qualités
réelles.
Il faut écouter d'un bout à l'autre les propos du vieux, sans
l'interrompre par des demandes, des questions, ou en faisant des comparaisons
avec ce que l'on sait déjà par ailleurs. Il faut e mettre la
logique dans sa poche », et écouter simplement. Ce n'est qu'après
avoir tout enregistré qu'ils pourront, lorsque le vieux se sera tu,
ou lors d'une autre entrevue, poser des questions pertinentes ou demander
des explications sur les passages méritant des éclaircissements.
Il ne faut jamais oublier que les hommes peuvent atteindre un but commun sans
emprunter les mêmes voies. C'est tout le symbolisme du sommet de la
montagne, auquel on peut parvenir par des chemins différents. Il ne
faut donc pas transformer en règle rigoureuse les signes de respect
enseignés en Europe, qui n'ont pas cours ici et qui peuvent même
être diamétralement opposés. Nous avons fait allusion,
dans la réponse à la question 2 sur la linguistique, au fait
qu'en Occident, regarder quelqu'un droit dans les yeux est un signe d'honnêteté
et de franchise, alors qu'en Afrique c'est une insolence inqualifiable. Ne
jamais oublier non plus qu'en Afrique, pour honorer, nous nous déchaussons,
alors que les Européens se décoiffent. Je ne veux pas dire
par là que nos jeunes gens devront obligatoirement se déchausser,
mais du moins qu'ils doivent s'abstenir de rire s'ils voient les autres le
faire.
Le rire, s'il constitue, aux heures récréatives, un comportement
agréable, devient un motif de fermeture pendant l'enseignement. On
ne rit pas pendant qu'un vieux est en train d'enseigner. Sinon, il se tait.
En résumé, éviter les sourires, les coups d'œil entendus,
les manifestations bruyantes de surprise. Eviter de mettre en avant son propre
savoir.
La véritable attitude scientifique n'est-elle pas, là comme
ailleurs, celle du chercheur qui sait oublier ce qu'il sait, afin d'avoir
une chance d'apprendre ce qu'il ne sait pas ?
Note
1. Questionnaire élaboré par Sylla Yoro à la demande
du quotidien ivoirien Fraternité-Matin.
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