Ray Lema, profession artiste-musicien, adapté par Londa Mavungu.
Avec Lokua Kanza et Papa Wemba, Ray
Léma est l'artiste originaire de l'ex Zaïre le mieux connu
dans le milieu metissé du Canada. Il y a quelques années,
il a été président du festival international d'Été
de Québec. À cette occasion, il a été l'invité
vedette d'une multitude de chaîne de télevision de Montréal
au point où plusieurs chefs d'État africain auraient bien
voulu prendre sa place.
Ray Lema est aussi un de ces multitudes
artistes originaires du pays Kongo et, comme Sam Mangwana et feu Luambo
Makiadi (Franco), Lema aime chanter en kikongo. Il fait parfois revivre
des chansons de notre enfance autour du feu entre deux contes de maman
ou de l'oncle.
Formé à l'occidentale (séminaire, musique classique, piano), Ray Lema est un des musiciens africains les plus curieux (dans tous les sens du terme). Toujours en quête de nouveautés, de découvertes, d'inspirations, il n'a de cesse à sillonner la planète et d'enrichir son travail qui est certainement aujourd'hui une des plus belles synthèses entre musiques africaines et sons du monde entier.
Raymond Lema A'nsi Nzinga est né dans un train le 30 mars 1946 en République Démocratique du Congo (ex Zaïre). Voulant rejoindre le village proche de Cattier (aujourd'hui Lufu Toto), sa mère, qui vivait à Lukala, accouche dans la gare.
Durant son enfance, il n'a aucun contact direct avec la musique.
En 1957, à 11 ans, il entre
au petit séminaire de Mikondo
à Kinshasa avec la ferme intention de devenir prêtre. Mais
très vite, lors des cours de musique, il dévoile un don certain
pour le piano. Ses capacités à déchiffrer les partitions
sont remarquables, et il n'a aucun mal à assimiler des morceaux
complexes. L'enfant découvre la musique à travers une culture
et une tradition occidentales fort éloignées de ses racines.
Mozart, Bach, ou le chant grégorien deviennent son quotidien. Le
jeune Ray est désigné accompagnateur officiel des messes
à l'orgue pendant des années. Ses professeurs sont si admiratifs
de son talent que l'un d'entre eux lui offre même un piano. Sa vocation
religieuse se transforme vite en une vocation évidente pour la musique.
Pour son premier concert de musique
profane, il interprète "La Sonate au clair
de lune" de Beethoven, devant une salle où son frère
est le seul africain.
Débuts kinois
Lorsqu'il quitte le séminaire
vers 1962, il entre au collège Albert.
Puis il s'oriente vers la Chimie à l'Université Lovanium
de Kinshasa. Nous sommes dans les années 60 et le pays est envahi
d'influences occidentales, du rock américain à la salsa afro-cubaine.
De toute évidence, la chimie n'est pas un très bon choix,
et Ray préfère continuer à jouer avec quelques groupes
et orchestres locaux. Il découvre la culture urbaine kinoise et
joue du piano dans les boîtes de nuit. C'est aussi à cette
époque qu'il apprend la guitare.
Repéré par le musicien Gérard Kazembe, Ray intègre son orchestre. Pendant deux ans, il joue d'innombrables airs de la variété anglo-saxonne de Jimi Hendrix aux Beatles. Sa notoriété se forge petit à petit, à tel point qu'en 68, on lui demande de créer un groupe officiel sur la demande du gouvernement.
Il s'exécute et monte Baby National dans lequel il est chef d'orchestre. Mais, la culture à la sauce gouvernementale n'est pas son fort et l'expérience ne dure qu'un an. Il passe alors quelques temps comme accompagnateur des stars zaïroises, dont Tabu Ley Rochereau et Joseph Kabassele.
Fonctionnaire
En 1970, à 24 ans, Ray a
déjà de nombreuses expériences derrière lui.
Il intègre un groupe rock, éminemment populaire, les Yss
Boys. Lorsque la formation se sépare en 72, Ray éprouve le
besoin d'approfondir ses connaissances musicales traditionnelles. Il part
donc, magnétophone sous le bras, à travers son pays pendant
plusieurs mois. Là, il récolte tout ce qu'il peut trouver
comme sons, musiques, danses ou chants. Exerçant un véritable
travail d'ethno-musicologue, il stocke sur ses bandes les innombrables
sources musicales dont l'ex-Zaïre regorge. Riche de cette expérience
inédite pour un musicien africain, le gouvernement lui demande en
1974 de monter et de diriger le Ballet national
du Zaïre. Devant rassembler toutes les couleurs musicales
du pays, Ray Lema repart sillonner les régions en quête de
musiciens, et danseurs de toutes ethnies. Il crée ainsi un ballet
d'une centaine d'artistes.
Après un an et demi à la direction du Ballet, le gouvernement demande à Ray Lema de monter un opéra mais le manque d'argent, bloque le projet. L'artiste quitte définitivement son poste en 76. Si culturellement, la direction du Ballet fût une expérience positive, le travail pour le gouvernement ne convient décidément pas à cet humaniste, épris de liberté(s) et de découvertes. Il reprend alors sa place auprès des grands musiciens zaïrois, dont Franco, avec lequel il participe au festival des Arts nègres à Lagos (FESTAC) au Nigéria.
Il monte alors un nouveau groupe, Ya Tupas, au sein duquel, il exploite les sources musicales collectées entre 72 et 73. Le groupe connaît une certaine notoriété et décroche en 78 le Maracas d'Or, récompense décernée depuis Paris à un artiste africain ou antillais.
Afrique-Amérique-Europe
En 1979, une équipe américaine
demande à Ray Lema d'aller travailler aux Etats-Unis. Grâce
à une bourse de la fondation Rockfeller, Ray Lema s'envole donc
pour l'Amérique. Fasciné par ce qu'il y découvre,
en particulier en matière de son et de studio, le zaïrois reste
plus longtemps que prévu. Il épouse une américaine,
et apprend les techniques de studio. Il y enregistre même (à
la Nouvelle-Orléans) un tout premier disque en solo, "Koteja". En
outre, il participe un temps à un orchestre haïtien. Vers 81,
l'attrait du vieux continent se fait plus fort, et Ray quitte les Etats-Unis
pour la Belgique, avant de s'installer définitivement en France.
Jamais il ne retournera au Zaïre, hormis cette tentative du centre
Walonnie Bruxelles en 1990 à la veille de la démocratisation
du regime de Mr Mobutu. À cette occasion, le centre Walonnie Bruxelles
voulait organiser un symposium sur la musique classique dans l'ex Zaïre.
Une demande officielle est adressée à Ray d'y participer.
Il accepte mais le gouvernement Mobutu refuse de lui accorder une permission
de revenir dans son pays suite à des propos tenus partout à
travers le monde et surtout à sa chanson : Monimambu. Cette
chanson fait allusion à un conte du pays Kongo. Il s'agit de Monimambu
à qui on a demandé de rester avec les enfants. En plus on
lui avait demander de partager les patates avec les enfants, sauf que lui,
il a décidé de manger les patates et les enfants.
Bref, dans plusieurs de ses chansons,
il n'hésitait pas de s'attaquer aux structures de fonctionnement
du pouvoir de Mr Mobutu. Ce discours n'aidera pas l'organisateur de ce
symposium, sauf que Ray s'en moquait. Il savait qu'il avait apporté
sa petite pierre dans l'édification de la nation congolaise.
Ainsi, nouvelle adresse, nouvelle culture, nouvelle carrière. Sa perpétuelle quête de nouveautés, d'influences, de découvertes va plus que jamais s'épanouir en Europe. Comme tous les musiciens africains qui s'installent à Paris, il n'est pas connu.
A ses débuts en France, il joue dans les lieux fréquentés par ses compatriotes. Puis il monte un groupe, Carma (Central Africa Rock Machine) composé de musiciens de divers horizons (Zaïre, Cameroun, Haïti, Guadeloupe). On commence alors à le repérer dans les nuits musicales organisées par le magazine Actuel. D'ailleurs, le directeur de la revue, Jean-François Bizot, devient son producteur pendant quelques années. Ray Lema ne tarde pas à trouver un label, Celluloïd, qui lui permet de distribuer en France le mini-album "Koteja" et surtout d'enregistrer son premier véritable album.
Succès
C'est ainsi qu'en 83 sort "Kinshasa-Washington
DC-Paris" qui en un titre d'album, résume le parcours de Ray Lema.
Rumba-rock, funk, reggae, tradition, modernité, ce premier album
réunit forcément d'innombrables influences. Il marque en
tout cas le décollage d'une carrière internationale. L'accueil
public et critique est excellent, surtout à une époque où
la world music devient un phénomène très commercial.
Fin 84, Lema donne un concert à
la Chapelle des Lombards, antre du jazz parisien. Et, à la même
époque, il participe au premier album solo de l'anglais Stewart
Copeland, ex-batteur du groupe Police.
L'année suivante, il rencontre
le français Martin Meissonier, ingénieur du son et arrangeur
très réputé dans les milieux world music et en particulier
africains. C'est à Londres que les deux hommes, fous de sons, s'amusent
énormément en studio afin de mettre au point l'album "Médecine"
qui sort en octobre 85.
En 86, Lema travaille pour le cinéma
et compose toute la bande sonore du film "Black Mic Mac" de Thomas Giloux.
Puis, l'année suivante, le Zaïrois entame une large tournée
européenne (Grèce, Espagne, Italie,).
Désormais, bien implanté
en France, Ray Lema développe d'excellents contacts avec les chanteurs
français. A tel point qu'en 88, Lema monte un groupe occasionnel,
le Bwana Zoulou Gang composé,
non seulement de ses propres musiciens, mais aussi d'artistes français
dont Charlélie Couture et son frère Tom Novembre, Jacques
Higelin et Alain Bashung. En outre, il fait appel à des musiciens
africains, parmi ses amis, dont les camerounais Willy N'for et Manu Dibango.
Très dansant et très festif, cet album réunit à
la fois des influences pygmées et le funk le plus électronique.
En 89, Ray Lema donne un nom sénégalais
à son nouvel album, "Nangadeef" ("Bonjour" en wolof). Les invités
y sont nombreux. Citons le saxophoniste américain Courtney Pine
et les magnifiques voix féminines du groupe sud-africain, Mahotella
Queens. Produit par son nouveau label, Island, l'album rencontre un certain
succès. Sa réflexion exploratoire sur la musique en générale
et la musique africaine en particulier séduit public et artistes.
Lors d'un concert au Portugal, Lema joue devant une assemblée de
100.000 personnes. Puis, le 6 octobre 89 sur la scène parisienne
de la Cigale, il rencontre un soutien chaleureux du public français.
Côte
d'Ivoire
Toute l'année suivante, il
continue à tourner de festival en tournée. En juillet, il
est invité d'honneur aux Francofolies de La Rochelle. Puis à
l'automne, il parcourt l'Afrique avec Radio France Internationale pour
une tournée organisée dans les Centres Culturels français
à l'occasion du concours "Découvertes". Parmi les dates,
citons Abidjan le 15 novembre. En effet, si Ray Lema ne retourne plus dans
son pays natal, son pied-à-terre africain se dessine dans la capitale
ivoirienne. Cette tournée africaine marque fortement Ray Lema et
lui inspire en partie son album "Gaïa" qui sort début 91. Mais
devant le trop faible succès du disque, le label Island lâche
l'artiste pourtant unanimement reconnu comme un musicien essentiel.
Fin 90, Ray Lema participe à
la production de l'album "Funana" des cap-verdiens de Finaçon. Cette
première production africaine est une étape nouvelle dans
le travail du zaïrois. Dans les années suivantes, il multiplie
les orientations musicales les plus diverses. En 92, il produit à
nouveau un artiste africain en la personne de Were Were Liking et sa troupe
du Ki Yi M'bock Théâtre d'Abidjan. Avec Were Were, musicienne
camerounaise installée en Côte d'Ivoire, ils écrivent
l'opéra "Un Touareg s'est marié avec une pygmée".
Retour au jazz avec le pianiste allemand, Joachim Kühn sur l'album
"Euro african suites".
Mais sa grande expérience
du moment est son travail avec le professeur Stefanov, maître de
l'art vocal bulgare, et directeur artistique de l'ensemble Pirin' depuis
1956. Ensemble, ils composent et enregistrent un album étonnant
dans lequel 23 chanteuses (14 bulgares, 6 africaines et 3 choristes) mélangent
leurs voix et leurs cultures dans un tourbillon de mélodies éblouissantes.
Le succès du disque entraîne Ray Lema et l'ensemble dans de
longues tournées en 93 : Francofolies, le festival de Sfinks en
Belgique ou le festival des Musiques métisses d'Angoulême.
Simplicité
Sobre retour en 94 avec le disque
"Tout Partout". Entouré de deux jeunes choristes françaises,
Cathy Renoir et Isabel Gonzales, Ray Lema présente un album tout
en dépouillement d'où émanent une kora, une flûte
pygmée, ou un accordéon. Lema, quant à lui, assure
toutes les parties de piano.
Les 23 et 24 septembre, la petite
formation s'installe deux jours au Passage du Nord Ouest, petite salle
parisienne (disparue depuis).
En 96, Ray Lema entreprend un retour
sur lui-même dans l'album "Green Light", qui poursuit le travail
solo entamé avec "Tout Partout". De plus, son humanisme prend toute
son ampleur lors de missions artistiques qu'il entreprend au Tchad, Bénin
et Burkina Faso. Ces voyages lui offrent l'occasion de former et d'aider
des artistes et musiciens locaux, tâche que Ray Lema affectionne
tout particulièrement.
L'introspection continue avec "Stoptime"
qui sort en 97. Travail plus solitaire, plus acoustique, "Stoptime" est
l'expression d'une certaine maturité (la cinquantaine) qui évoque
aussi son héritage classique. Cet héritage est à l'honneur
en 97 lorsque Ray Lema se lance dans l'écriture d'un opéra
pour un orchestre de 30 musiciens. Inspiré par la nature africaine,
cette pièce musicale est répétée pour la première
par un orchestre suédois en février 97. Pour Ray Lema, la
découverte de son oeuvre jouée par une formation classique
représente un choc artistique et émotionnel sans précédent.
A sa façon, Ray Lema est
un artiste déraciné. Il a découvert la musique par
l'intermédiaire d'une culture blanche et occidentale et le premier
instrument qu'il sut jouer - le piano - est totalement absent de la musique
africaine. Si à moins de 20 ans, il partit à la quête
des sons les plus traditionnels de son pays, ce n'était pas un hasard.
Au contraire, c'était le point de départ d'une longue recherche
presque philosophique, et sûrement spirituelle, de ses racines.
Gnaouas
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Au cours de l'année 2000,
Ray Lema travaille avec les Tyour Gnaoua d'Essaouira, formation marocaine
traditionnelle. De leur rencontre naît une création musicale
qui permet la confrontation de la musique gnaoua, issue des anciens esclaves
originaires des régions subsahariennes, et des chants congolais,
culture de Ray Lema. Instruments, voix, le mariage est une réussite.
La création a lieu en mai 2000 au Couvent des Cordeliers au coeur
de Paris. Ensemble, on les voit au cours de la Fête de la musique
le 21 juin, dans certains festivals d'été dont Langon dans
l'ouest de la France fin juillet, et enfin en décembre à
la Maroquinerie, petite salle de la capitale. C'est à cette époque
qu'ils sortent un album commun, "Safi" (On est d'accord). Une tournée
marocaine est prévue en 2001 ainsi qu'un album solo pour le Congolais.