Il aura fallu un vote solennel à l’Assemblée nationale pour que soient enfin rendus à l’Afrique du Sud les pauvres restes de Saartjie Baartman. L’affaire pourrait paraître absurde si elle n’était si lamentable. Déshumanisée, traitée comme un morceau de viande durant sa vie, la Vénus hottentote l’aura été aussi après sa mort, jusque dans sa dépouille. Ultime rebondissement : fin janvier, on apprenait à la une du Monde que ses restes, conservés dans des bocaux au musée de l’Homme, auraient été perdus suite à l’effondrement d’une étagère ! Fausse nouvelle, mais qui mettait la parfaite touche finale à une histoire fangeuse du début à la fin.
Saartjie Baartman, née en 1789 en Afrique australe, appartient à l’ethnie des Khoïsan. Elle est esclave d’un fermier afrikaner lorsqu’elle attire l’attention d’un chirurgien de la Royal Navy à cause de son physique si particulier : fesses énormes, organes sexuels protubérants. C’est l’époque où, en Europe, les exhibitions de monstres, de « sauvages » exotiques, sont en vogue (voir « Les zoos humains », Sciences et Avenir n° 658). Saartjie est embarquée pour l’Angleterre, présentée sur les foires, nue dans une cage, puis expédiée en France. Le Tout-Paris défile devant elle, dans les salons, les music-halls… De bouges en bordels, la triste Vénus finira sa carrière dans la prostitution. Elle meurt de misère en 1815.
Là commence l’histoire de sa dépouille. Car Georges Cuvier, l’un des inventeurs de l’anatomie comparée, est curieux de disséquer le phénomène. Le corps est moulé au plâtre. Le savant prélève le cerveau, l’anus et la vulve qu’il plonge dans du formol. Puis extrait le squelette. Son compte rendu est un chef-d’œuvre de racisme : il compare la face de Saartjie au museau des orangs-outans, ses fesses à celles des femelles de singes mandrills. C’est la tendance, le credo de l’anthropologie naissante : on cherche le chaînon manquant entre l’homme et le singe. Cuvier conclut : « Les races à crâne déprimé et comprimé [les “ nègres ”, selon sa terminologie] sont condamnées à une éternelle infériorité. »
Le plus grand scandale, paradoxalement, n’est peut-être pas là. Mais dans la suite. Car le squelette de Saartjie est exposé au musée de l’Homme jusqu’en 1974 ! Son moulage jusqu’en 1976 ! « C’est moi qui les ai fait retirer, contre l’avis de mes autorités, explique aujourd’hui André Langaney, directeur du laboratoire d’anthropologie. De nombreux visiteurs originaires d’Afrique étaient choqués.
Poursuivons.
1991, fin de l’apartheid en Afrique
du Sud. Une des premières demandes des Khoïsan – représentés
par le mouvement indigéniste Griqua – à Nelson Mandela est
le retour de la dépouille de Saartjie Baartman, devenue un symbole
de leur oppression. Mandela évoque le sujet dès 1994 avec
François Mitterrand. Deux ans plus tard, il est à nouveau
soulevé lors de la venue du ministre français de la Coopération,
Jacques Godfrain. Puis dans une lettre du 26 octobre 2000, adressée
par Me Skweyiya, ambassadrice de la République sud-africaine, au
Quai d’Orsay. Sans résultat. La France oppose aux revendications
africaines « l’inaliénabilité des collections nationales
». Et Henri de Lumley, alors directeur du Muséum auquel est
attaché le musée de l’Homme, refuse de se défaire
de la dépouille en raison de son « intérêt scientifique
».
Le corps reste au secret dans les réserves du musée, et l’affaire dans les corridors de la diplomatie. Jusqu’à ce qu’un sénateur d’Ile-de-France, Nicolas About, lui donne quelque publicité. « La Vénus hottentote, je la connais depuis mon enfance, raconte-t-il. Je passais mes jeudis après-midi au musée de l’Homme. Lorsque j’ai été approché, il y a quelques mois, par une parlementaire sud-africaine, j’ai accepté d’intervenir.
Ces gens se désespéraient de voir avancer le dossier. »
Le 6 novembre 2001, Nicolas About interpelle le gouvernement et se heurte au refus du secrétaire d’Etat au Patrimoine, Michel Duffour. Qui lui oppose, à nouveau, que les restes de Saartjie Baartman « font partie des collections nationales, lesquelles, selon la loi française, sont inaliénables. Seule une loi pourrait permettre son rapatriement. » Qu’à cela ne tienne, M. About dépose une proposition de loi au Sénat.
Le tout se finira dans la confusion. La presse répand la nouvelle que les restes de Saartjie Baartman ont été égarés. Faux, s’indigne André Langaney : « L’ordre de ma hiérarchie était de ne pas parler des bocaux, en particulier dans le contexte des voyages officiels de personnalités en Afrique du Sud [...].
Sachant l’émotion provoquée là-bas par la seule évocation du squelette et la nudité du moulage, sachant l’acharnement morbide que certains médias consacrent au sujet, cet ordre discutable a rendu service à certains de ceux qui nous reprochent aujourd’hui d’avoir obéi ou de “mal gérer les collections”». Hasard ou pas, l’affaire se développe en effet en plein conflit autour du démantèlement du musée de l’Homme. Certains y voient même une offensive de la droite pour dénigrer l’institution qui doit être supprimée au profit du futur musée des Arts premiers voulu par Jacques Chirac.
Au même moment, Roger-Gérard Schwartzenberg, ministre de la Recherche, et cotuteur du Muséum, « s’aperçoit » – selon les mots du Monde – que, d’après l’article 16-1 du code civil, issu de la loi de bioéthique de 1994, « le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial ». Une loi n’est donc pas nécessaire.
Mais il est trop tard. Le processus législatif est enclenché. Le 29 janvier, le Sénat vote à l’unanimité une proposition de loi décidant la restitution de la dépouille. Ce texte devait passer en première lecture à l’Assemblée nationale le 21 février où son adoption ne faisait aucun doute.
Entre-temps, pour ajouter à la confusion, l’Afrique du Sud, soupçonnée de ne pas vraiment vouloir de sa Vénus, en raison de conflits interethniques (lire p. 10), aura dû se fendre d’un démenti.
A propos. Quid de l’intérêt scientifique si déterminant de la dépouille ? Les nouvelles expertises commandées par le ministère de la Recherche ne lui en trouvent, soudain, plus aucun.
Aline Kiner