Lusikamu
Histoire du Kikongo ya leta
Par Eric Tandundu aux Editions Elaies
L'histoire du Kikóngo ya letá est à la fois proche et
éloignée de celle du Kikongo ancien, dit Kikongo « pur»,
ou encore Kikongo des Bakongo. Proche, car le Kikóngo ya letá
demeure toujours tributaire de la langue mère.
Eloignée, parce que le Kikóngo ya letá a
su se constituer en langue nouvelle, originale et
dynamique. Un bref aperçu historique permettra d'en
mieux comprendre les origines, les conditions
d'émergence, l'évolution et l'expansion rapides.
En « découvrant » l'embouchure du fleuve Congo en
1482, le navigateur portugais Diego Câo fut le premier
européen à visiter le royaume Kongo, dont le nom fut
ultérieurement étendu aux territoires constituant le
Congo belge et le Congo français.
Bien qu'il fut admirablement administré par le mani
Kongo (roi du Kongo), le royaume côtier, qui, à son
apogée, s'étendait du Loango (Nord) jusqu'au Kwango
(Est) et à la Kwanza (Sud), et se divisait en six
grandes provinces, ne fut épargné ni par la traite des
Noirs ni par les incessantes incursions guerrières des
Bayaka. Considérablement affaibli et déjà sur son
declin, le royaume Kongo ne put résister à l'assaut de
l'impérialisme et du capitalisme européens ; il
succomba à la colonisation.
La conférence internationale de Berlin de 1884-1885
vint consacrer la défaite africaine. Le continent noir
fut partagé en « zones d'influence » entre puissances
tutélaires : l'Angleterre, la France, le Portugal, la
Belgique, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne. Au
mépris de toute considération ethnique et
linguistique, et donc de toute communauté historique
des peuples, ce morcellement se fit exclusivement sur
base d'intérêts économiques et géopolitiques. Ainsi,
au moment même où se désagrégeait ce qui fut le
royaume Kongo, ses divers peuples se muaient en «
indigènes » de nouveaux « territoires d'outre-mer »
baptisés : Congo-Leopoldville, Congo-Brazzaville,
Angola, Cabinda. Une nouvelle histoire sombre
commancait pour l'Afrique noire.
Et, effectivement, bientôt le roi Leopold II de
Belgique engagea Henri Morton Stanley comme maître
d'œuvre de ses projets « philanthropiques ». Il mit
sur pied ces travaux d'Hercule si nécessaires à la
Civilisation de l'homme et du continent noirs. On
commenca par le chemin de fer devant relier Matadi a
Slanley-pool [Kinshasa actuel]. La construction de
cette voie ferrée, hécatombe mémorable, exigeait un
nombre toujour croissant d'ouvriers de toutes sortes :
portefaix, casseurs de pierres, défricheurs de routes,
poseurs de traverses et de rails, etc. Arrachés
brutalement à leurs villages sous la menace des armes,
les « volontaires » enchaînés étaient conduits au
nouveau pôle d'attraction et de brassage des
populations : les chantiers du chemin de fer qui valut
à Stanley son surnom fameux de Bula-Matari,
l'administrateur « casseur de roches ».
L'hécatombe continuant de plus belle (les travaux
durerent 8 ans, de 1890 à 1898 !), les régions
côtières et fluviales proches, saignées à blanc, ne
furent plus à même de fournir cette main-d'œuvre
gratuite d'hommes sacrifiés sur l'autel du dieu
Civilisation, toujours assoiffé de sang. Il fallut par
conséquent s'enfoncer plus à l'intérieur du continent
pour ratisser… Etrange destin que celui de ces hommes
qui n'avaient échappé à un esclavage (le commerce
triangulaire) que pour mieux succomber à un autre (les
travaux forcés légalisés de la « Congo Railway
Compagny ») !
C'est ainsi que des individus qui ne se seraient
peut-être jamaisrencontrés autrement, se trouvèrent
rassemblés par la volonté du bâtisseur colonial. Mais
on ignore généralement qu'il y eut parmi eux des
Sénégalais, des Ghanéens, des Dahoméens, des Noirs de
Sierra Leone et de Barbade… et même des coolies
chinois !
On le conçoit bien : il s'agissait là d'un «
prolétariat » fort hétérogène, uni seulement par son
labeur de forçat, par la misère, le désespoir, la
détresse et la mort.
Se posa alors immédiatement, avec acuité, le problème
de la communication non seulement entre ces déportés
de provenances linguistiques et géographiques si
diverses, mais aussi entre eux et les autochtones
Bakongo, entre eux et les contremaîtres européens.
Bien entendu, il n'est pas question ici de
communication superficielle ou rudimentaire, que la
majorité de ces hommes étaient capables d'établir
entre eux. Car, enfin, le nombre de Sénégalais, de
Dahoméens et autres « Coastmen » était insignifiant
comparé à celui des Bantous. Il s'agit en l'occurrence
de dialogue véritable, lequel ne peut s'instaurer qu'à
la condition que les codes soient clairement compris
par les interlocuteurs.
Mais comment dialoguer véritablement entre membres de
tribus ou d'ethnies si différentes? Tel était le défi
auquel se trouvaient confrontés nos « volontaires »
enchainés. Et il était de taille.
Certes, bien avant les travaux du chemin de fer, un
ancien et premier Kikongo « commercial » avait vu le
jour. Il n'eut cependant ni l'ampleur ni le dynamisme,
ni moins encore la force expansive du Kikóngo ya letá,
qui le révolutionna à la faveur des nouveaux
événements historiques.
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