Note de la Rédaction:
Notons
que le Royaume de Loango faisait partie du Royaume Kongo. la mise en forme
et les images sont de la rédaction.
MYTHOLOGIE
D’après un mythe vili, à l’époque où les dieux
et les hommes vivaient encore ensemble, le roi du Loango voulut se marier. On
lui présenta une très belle fille disposant de tous les atouts de la féminité
mais à laquelle manquaient, malheureusement, toutes les qualités d’une bonne
épouse. A compter de ce jour, les dieux consultés décrétèrent que dans le
royaume un rite d’initiation devrait être le passage obligé de toute fille qui
voulait devenir une épouse convenable. Ainsi naquit le kikumbi, rituel de
préparation au mariage.
Kikumbi fait partie de ces structures
ad hoc sans lesquelles le mariage
traditionnel est voué au fiasco.
Le rite est la reproduction d'un mythe.
Kikumbi est observé chez les Vili de
Pointe-Noire en souvenir de cette mythique misogynie royale. Les kongo/lari
observent également kikumbi. Chez les
Kongo/lari le rituel est en voie de disparition, vaincu sans doute par la chimie
de la modernité. On n’en trouve plus les traces que dans la mémoire collective
et, la plupart des cas, en termes douloureux. Les Vilis seuls continuent à le
décréter aux environs de Pointe-Noire. En dépit de ce succès,
kikumbi y est aussi en perte de vitesse.
CLASSIFICATION
Les théoriciens adorent classer. Si on suit la typologie de l’anthropologue
Louis-Vincent Thomas, kikumbi fait
partie des rites d'intégration. Si on s’en tient à celle de P. Bourdieu, kikumbi
fait partie des rites de consécration ou d’institution. Pour Bourdieu (c’est ça
un rite) il institue une ligne de démarcation, une frontière que doit franchir
l’initié pour passer d’une classe d’âge à une autre. Mais le philosophe Bourdieu
va plus loin dans l’analyse ritologique.
Aussi étrange que cela puisse paraître, un rite spécifie une tautologie. Par
l’initiation rituelle, la société rappelle à ses membres ce qu’ils savent déjà
mais qu’ils ont parfois tendance à oublier. Il stipule une évidence, comme, par
exemple, celle de rappeler à qui veut (ou ne veut pas l’entendre) que
cette fille est une fille, une vraie
femme, c’est-à-dire une fille mariable car toutes (les filles) ne le sont pas et
ne le seront jamais. Bourdieu dit que le rite est un superbe pléonasme. Il ne
fait rien d’autre qu’énoncer des évidences, un peu à l’image de la formule
latine qui disait « apprendre à nager aux
poissons ». Quand, notamment une fille vili subit
kikumbi, la société lui reconnaît enfin
son droit à la différence sexuelle, son statut de femme, autrement dit de
femme mariable. De même que l’âge ne fait pas l’adulte, le phallus ne
fait pas l’homme ni le vagin la femme. Ceci rejoint, quelque part, la
problématique freudienne qui pose que les petits enfants ne sont pas conscients
de leur différence de sexe, de sorte que les garçons sont étonnés que les filles
soient castrées (absence de verge) et les filles surprises que les garçons
portent un phallus.
Cette règle ritologique redondante est valable pour tous les procès
d’intégration sociale indépendants du canevas matrimonial : l’excision, la
circoncision, oumba,
mabonzo,
lémba, mpémba...
En société vili, Kikumbi renvoie à un
rite qui institue la frontière entre la classe des filles mariables et celle des
autres, notamment les non mariables. C'est donc bien un rite de consécration
puisque celle qui aura subi cette épreuve devient « admissible » au regard du
champ matrimonial. Ce rite est exclusif. Ainsi sont les rites; ils ne
concernent pas tout le monde. Entre plusieurs individus, la société distingue
ceux qui en ont l'exclusivité et ceux qui en sont exclus. On comprendra aisément
que toutes les jeunes filles vili en âge de se marier ne sont pas intégrées dans
kikumbi.
Dans la société, toutes les filles sont d’autant moins des femmes mariables que
toutes celles qui vivent en couple ne sont pas mariées (c’est le cas des unions
libres, nombreuses en milieu urbain) et, toutes celles qui ont procréé n’ont pas
été forcément présentées sur le marché matrimonial. Toutes celles qui vivent en
ménage n’ont pas été mariées, c’est-à-dire n’ont pas été concernées par le
réseau des rites liés au mariage traditionnel (devant le lignage) qui forme (au
Congo) la trilogie avec le mariage civil (devant l’Etat) et le mariage religieux
( devant l’Eglise).
LE RITE PROPREMENT DIT
En tradition vili, quand s’ouvre le rite
kikumbi, il va sans dire qu’un mariage se prépare en secret. Un conjoint
a pu être repéré ou alors la jeune fille a fait l’objet d’une démarche
matrimoniale.
La fille est prise de cours, par surprise.
Kikumbi ne s’annonce jamais à la future candidate, sauf à ceux qui ont
décidé de lui faire subir l’épreuve. Elle n’est pas au courant.
Kikumbi lui tombe dessus avec la
rapidité de l’éclair, au cours d’un psychodrame qui prend les allures d’un rapt,
d’un guet-apens ou simplement d’un kidnapping. Il s’agit d’un rapport de force.
Quelle fille, en effet, accepterait d’être séquestrée durant un à deux mois et
tenue en réclusion dans une case isolée sans mettre le nez dehors ? On l’aura
compris, kikumbi est un emprisonnement
symbolique et réel de la jeune fille.
Une fois la novice séquestrée, le groupe de femmes (les matrones) prennent la
jeune fille en charge dans une case isolée : son couvent. Elle est alors âgée de
16 à 19 ans. Le rôle de matrone est assuré soit par un prêtre (nganga
kikumbi), une prêtresse soit par les propres parents de la jeune initiée
vili, parmi lesquels ses tantes maternelles ou paternelles, ses sœurs utérines.
Kikumbi a avoir avec d’autres
psychodrames comme l’excision dans l’ouest africain ou en général la
circoncision dans une grande partie de l’Afrique. La fille malinké subit
l’excision comme une contravention faite à sa féminité. La société lui fait
subir la coupure de son clitoris malgré elle. Le sang qui gicle, les cris
atroces de la fille en train de se subir la chirurgie de son clitoris sont
autant d’éléments dramatiques qui n’éveillent aucune compassion des femmes
chargées de l’exciser.
Les associations féministes crient au scandale face à ce qui est pour eux
sauvage barbarie d’un autre temps. Les anthropologues estiment, pour leur part,
que la perspective pour une jeune malinké de ne pas subir cette opération
chirurgicale rituelle est frustrante puisqu’elle l'empêche de ne pas entrer dans
la norme. Aussi, celle qui n'est pas excisée réclame cette boucherie rituelle
sur son vagin de toute son âme. D’ailleurs, au Congo, un garçon qui n’a pas subi
la circoncision ressent la même frustration assimilable à un sentiment de
marginalisation par rapport à ses collègues garçons, eux circoncis. Lui aussi ne
souffrirait pas de ne pas subir la souffrance de la rupture du prépuce qui va le
précipiter dans le monde des garçons, des hommes, des vrais.
« As-tu subi kikumbi ? » est une
question que doit probablement redouter une femme vili de la part de ses amies.
On imagine que de ne pas l'avoir subi suscitera un terrible complexe
d'infériorité vis à vis des autres femmes de la société.
EDUCATION SENTIMENTALE
Séquestrée, la jeune fille est gardée en réclusion dans une maison. Que se
passe-t-il pendant cette période d’incarcération collective de la jeune fille et
des prêtresses du kikumbi ? La jeune
fille y subit une éducation sentimentale que se chargent de lui transmettre
celles qui l’initient à sa future vie conjugale. Il se peut aussi que les
prêtresses se transforment en professeurs en sexologie et en initiation érotique
en lui faisant prendre conscience des zones érogènes de son propre corps. Je
crois même que kikumbi s’emploie à
donner à la future mariée un cours d’anatomie du corps masculin. L'épouse qui
maîtrise le corps de son conjoint se dote d'une sérieuse garantie contre les
tourmentes.
La réclusion dure un à deux mois, une éternité pour la candidate mais une durée
temporelle indispensable à l’efficacité du rituel. Le système n’est pas
strictement carcéral. Certains soirs, au crépuscule, on opère une sortie. On
fait danser la fille, peut-être pour « lui dégourdir les jambes ».
Par hypothèse, nous considérons que la virginité est de règle dans le système
kikumbi. Il est de bon temps que la fille entre vierge au mariage (dans tous les
sens du terme). A supposer que la jeune fille a perdu sa virginité avant
kikumbi, ses chances d’accéder à l’étape
suivante (le mariage) sera à la discrétion de son futur conjoint, autant dire de
sa future belle famille. Généralement il y a une fin de non recevoir. On a vu
que les bémbé pallient cette lacune en sacrifiant un coq afin de simuler la
rupture saignante de l’hymen de la supposée vierge.
Durant kikumbi, les matrones (ses tantes
maternelles et paternelles, ses sœurs) lui délivrent une éducation afin
d'acquérir un certificat sur le plan sexuel dans le cadre de sa future
matrimonialité.
L'expression consacrée est "entrer dans le
kikumbi". En clair, en y entre célibataire, on en sort prête pour devenir
mariée. J’ai dit que kikumbi est un rite
de consécration ou d'institution matrimoniale. Autrement dit celles qui ne l'ont
pas subi n'entrent pas dans la classe des filles mariables. Celles qui le
subissent ont la garantie d'être mariées. Il est rare que
kikumbi ne débouche pas sur une alliance
matrimoniale (à moins qu'il y ait échec).
Peut-on échouer au kikumbi ? Je ne sais
pas si la jeune fille peut s'évader. Si elle s'échappe de son couvent, la
société arrête les frais et se borne à un constat d'échec. Mais cette terrible
perspective est rare.
Kikumbi ou
tsikumbi prépare la future épouse à
l'éducation sentimentale. C’est une période probatoire par laquelle passe la
jeune fille avant d'entamer l'aventure du mariage.
Dans ce monastère traditionnel est dispensé à la fille une éducation
pré-matrimoniale. Kikumbi est confié à des femmes (des matrones) dont la mission
consiste à préparer la future mariée en lui signifiant qu'elle n'est plus une
fille comme les autres même si les autres filles sont comme elles (en
apparence). Kikumbi est une leçon de
chose où sont apprises à la jeune fille les fonctions naturelles de son corps.
Il s'agit donc d'une école, d'un cours de sexualité, de sexologie, d'un discours
sur le corps de la femme en vue de la préparer à recevoir le corps de l'homme,
son futur conjoint
La matrone lui apprend certaines épopées. Le rite apprend d’autres mythes à ceux
qui sont initiés, en l’occurrence ici l’initiés au kikumbi. C'est que la charge
de la reproduction biologique du clan doit bientôt lui échoir. Selon
Lévi-Strauss, certaines femmes au moment de l’accouchement entonnent des
chansons mythiques pour en faciliter le déroulement : travail cabalistique.
GAVEE COMME UNE OIE
Kikumbi offre au mariage une fiancée
bien en chair. Pour cela la candidate au
kikumbi est adulée, gavée et soignée comme l'étaient les vierges dont les
mythologies antiques nous disent qu'elle servaient d'objet sacrificiels pour
plaire aux Dieux.
La case du kikumbi, ce salon de beauté, garde prisonnière la future mariable
pendant au moins un mois.
Cette période de réclusion donne tout son caractère sacré à ce rite doublé d'un
aspect théâtral. Le caractère théâtral est renforcé par les chants et des
chorégraphies esquissés par tous les pensionnaires du kikumbi. Après tout
kikumbi n’est-il pas une religion ?
TATOUAGE, SALON DE BEAUTE
Le corps de la jeune femme est enduit d'un talc rougeâtre appelé
"toukoula" obtenu grâce à la macération
de l'écorce du kaolin. On reconnaît à la poudre de kaolin (toukoula)
les vertus d'alimenter l'épiderme et d'en clarifier la pigmentation. Le visage
de la postulante recouvert de tatouages dessinés dans des couleurs très vives,
prend des allures d'un masque effrayant.
kikumbi est un atelier de peinture et un
laboratoire chimique où la future épouse subit les vertus de la cosmétique sur
la peau. science de l'embellissement de la peau grâce à la connaissance
ancestrale que le nganga-kikumbi possède
des plantes cosmétiques.
Kikumbi est un salon de beauté où la
femme devient une peinture vivante dessinée par l'artiste/prêtre le
nganga-kikumbi ou la prêtresse assistée
d'autres femmes.
L’enjeu esthétique s'inscrit dans la dialectique du beau et du laid. Le
maquillage au toukoula enlaidit au départ la jeune fille, mais c'est pour la
rendre plus désirable, donc plus belle au moment du rituel final, celui du bain
qui a lieu dans une rivière, en général le samedi.
Le but de ce maquillage au kaolin est de rendre méconnaissable (à titre
provisoire) la beauté du corps. Kikumbi
enlaidit la jeune fille pour la restituer plus belle à la société. En fait on
tue symboliquement la jeune célibataire pour la faire renaître publiquement en
tant que femme mariée. Il s'agit de soustraire du regard public, un objet
destiné à une vie privée : le mariage. Le futur mari fait partie du public
puisque, de tous, l'interdiction formelle de voir la postulante avant la fin de
la réclusion est la plus stricte à son endroit.
Le maître du kikumbi "séquestre"
l'initiée durant une période d'au moins trente jours dans son monastère
occasionnel. Comme il est interdit à ses propres parents de la voir, cela ne
manque pas d'alimenter parfois les commérages, les sous-entendus. Selon notre
informateur, des kikumbi ont parfois
dérapé. Dans ce cas, le groupe de parenté du fiancé se retire discrètement non
sans demander des dommages et intérêts à la belle-famille.
FIN DE RITE
Après l'ablution sabatique qui marque la fin du
kikumbi, La jeune fille est prête pour le mariage. Il n’est pas dit que
kikumbi pare contre le divorce. Chez les
kongo/lari, un autre rite tout aussi éclatant en couleurs,
mpémba, consacre le divorce ou mort du
mariage. Mpémba est davantage
confirmation que la veuve est libre de contracter un autre mariage, que la veuve
n'est plus veuve.
Réaction de Marie-Eve:
Merci Bass pour ces infos sur le kikumbi. J'ai fait le dossier de presse d'une chanteuse dont le nom est Simbou Vili. Nous avions fait un "lexique" pour expliquer ses racines, dont le tchikoumbi (les Vilis remplacent toujours le "ki" par "tchi" il me semble). Je vous le livre tel quel :
| Voici un petit “lexique” permettant de
mieux comprendre les racines artistiques de Simbou Vili. Vili Ethnie (et langue) du Sud du Congo, ancien royaume de Loango. Lingala Langue véhiculaire d’Afrique Centrale parlée essentiellement dans l’ex-Zaïre et au Congo-Brazza ; elle est très employée musicalement, à l’instar de l’anglais dans les musiques occidentales. Tchikoumbi (nom de l’initiation et de l’initiée) Rite initiatique de l’ethnie vili qui permet à une jeune fille de passer en quelques mois de l’adolescence à la vie adulte et au mariage. Les cérémonies d’initiation et de fécondité qui se déroulent pendant la période dite “de tchikoumbi” permettent aux jeunes filles nubiles (les bikoumbi) d’intégrer leur vie de femme. La jeune fille en tchikoumbi par surprise : elle est “capturée”, rasée intégralement, enduite d’ocre, parée de bijoux. Elle ne quittera cet état qu’une fois initiée, on l’emmènera à la rivière se laver accompagnée de sa cour chantant et dansant. En sortant, elle sera parée comme une reine et se rendra directement chez l’homme qui deviendra son époux. C’est durant cette initiation que les jeunes filles prennent connaissance des mythes relatifs à la création de l’homme, et surtout apprennent à vivre en respectant les innombrables interdits qui régissent la vie de tout individu et dont les Bakisi basi* sont les plus sûrs garants. * ordonnance du cosmos et de la société, forme une totalité vivante entre les éléments de laquelle règne une entière dépendance. Nlimba Danser la nlimba est en effet, l’une des occupations des bikumbi. Le rythme de cette danse est battu sur le ngoma (tambour). Il avertit de l’événement les populations des villages avoisinants d’où arriveront de nombreux visiteurs. La danse se déroule à la nuit tombée, sur la place du village. C’est une assistante de la tchikoumbi qui entame la danse ; elle balaie la cour inaugurant ainsi la place où viendront successivement évoluer les bikumbi. Lélikage Une danse de séduction réservée aux jeunes garçons et filles. Pendant les vacances, les jeunes se retrouvaient au village ou dans les quartiers assez reculés de la ville pour danser le lélikage en pleine nature, uniquement éclairés par la lune ; les chants et les percussions entraînaient tout le monde dans une transe frénétique ne s’arrêtant qu’au petit matin. Tchinkhani Danse en l’honneur des jumeaux, effectuée devant les autels sacrés de chaque tribu. Cette danse sert de lien entre la nature et les jumeaux, qui sont considérés comme un don et une épreuve des bakisi basi ; elle doit empêcher l’esprit des jumeaux de quitter le monde des humains. L’union de la femme et de l’homme est racontée sans tabous à travers le chant et la danse. |
Simbou - la chanteuse - ne m'a pas du
tout parlé du tchikoumbi comme d'un rite effrayant, elle a évoqué le côté
purification, la rupture de contact avec les hommes pendant la retraite, mis en
avant le fait que cet enduit rouge était très bénéfique pour la peau, parlé des
danses, et du point crucial, comme un baptême, de ce bain à la rivière, dont la
jeune femme sort belle comme une reine qu'elle est jusqu'à ce qu'on a mène à son
mari. Elle décrit le trajet de la rivière à la maison du mari comme un grand
événement, un défilé auquel assiste toute la ville. Elle a tout de même parlé de
l'aspect impressionnant d'épouser un "inconnu" - concevable.
Mère Evé